Ah! pour le coup, je vous y prends, repartit l'écuyer du Bocage: comment venez-vous d'appeler ce vin?

Je conviens, répondit Sancho, ce n'est pas une injure que d'appeler quelqu'un fils de gueuse, quand c'est avec intention de le louer. Mais, dites-moi, seigneur, par le salut de votre âme, n'est-ce pas là du vin de Ciudad-Réal?

Par ma foi, vous êtes un fin gourmet, répondit l'écuyer du Bocage; vous l'avez deviné, il n'est pas d'un autre cru, et il est vieux de plusieurs années.

Oh! j'ai le nez bon, repartit Sancho; et pour se connaître en vin, je défie qui que ce soit: rien qu'au flair je vous dirai d'où il vient, quel est son âge, s'il est de garde; enfin toutes ses bonnes ou mauvaises qualités. Et il ne faut pas s'étonner de cela: dans ma famille, du côté de mon père, nous avons eu les deux plus fameux gourmets qui se soient jamais vus dans toute la Manche. Ce que je vais vous conter en est la preuve. Un jour on les appela pour avoir leur avis sur du vin qui était dans une cuve. L'un en mit sur le bout de sa langue, l'autre l'approcha de son nez; le premier prétendit que le vin sentait le fer, le second assura qu'il sentait le cuir; le maître du vin jura qu'il était franc, et qu'on n'y avait rien mis qui pût lui donner aucune odeur: mais nos deux gourmets ne voulurent pas en démordre. A quelque temps de là, le vin se vendit, et quand on eut nettoyé la cuve, on trouva, au fond, une petite clef attachée à une aiguillette de cuir. Maintenant, seigneur, dites-moi si un homme qui sort d'une telle race peut donner son avis en semblable matière?

Assurément, répondit l'écuyer du Bocage, mais à quoi cela vous sert-il dans le métier que vous faites? Croyez-moi, laissons la chevalerie et les aventures pour ce qu'elles valent, et puisque nous avons du pain chez nous, n'allons pas chercher des tourtes là où il n'y a peut-être pas de farine.

J'ai résolu d'accompagner mon maître jusqu'à Saragosse, repartit Sancho; mais après, serviteur! et je verrai le parti qu'il me faudra prendre.

Finalement, tant parlèrent et tant burent nos deux écuyers, que le sommeil seul fut capable de mettre fin à leurs propos et à leurs rasades. Aussi, tous deux, tenant embrassée l'outre à peu près vide, et ayant encore les morceaux mâchés dans la bouche, ils s'endormirent sur la place. Nous les y laisserons, pour conter ce qui se passa entre le chevalier du Bocage et le chevalier de la Triste-Figure.


CHAPITRE XIV
OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE