En vérité, seigneur, répondit Lorenzo, vous m'apprenez là bien des choses qu'on ignore généralement; j'espérais trouver Votre Grâce en défaut, mais vous m'échappez toujours au moment où je crois le mieux vous tenir.

Je n'entends point ce que vous voulez dire par ces mots, que je vous échappe, repartit don Quichotte.

Je m'expliquerai mieux plus tard, répliqua l'étudiant; pour l'heure voyons ma glose. Voici le texte qu'on m'a envoyé:

Si mon bonheur passé pouvait encor renaître,
Sans me faire espérer un douteux avenir,
Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître,
Et que je susse enfin si mon mal doit finir....[88]

Et voici la glose que j'ai faite:

Tout change, hélas! et rien ici-bas n'est durable;
Dans les plus grands plaisirs il n'est rien d'arrêté;
Le sort à mes désirs autrefois favorable
Par un nouveau caprice enfin m'a tout ôté.
Fortune, en ma faveur, poursuis ton inconstance;
Je n'ai que trop souffert, fais cesser ma souffrance,
Et laisse-toi fléchir à l'ardeur de mes vœux;
Je ne désire rien qu'un bien dont je fus maître;
Et malgré tant de maux je serais trop heureux
Si mon bonheur passé pouvait encor renaître.

Je ne demande point la pompe et l'ornement,
Ce superbe appareil, où la richesse éclate;
La gloire qui des rois fait tout l'empressement
N'est point ce qui me touche, et n'a rien qui me flatte;
Sans orgueil, sans envie, et sans ambition,
Mon cœur avait borné toute sa passion
A goûter mon bonheur dans une paix tranquille;
Mais que m'en reste-t-il, qu'un triste souvenir?
Rends-moi ce bien, Fortune, à qui tout est facile,
Et sans me faire attendre un douteux avenir.

Mais il faut que mes maux me rendent bien sensible,
Pour nourrir si longtemps des désirs superflus;
Je souhaite, et je tente une chose impossible;
Hélas! le temps passé ne se rappelle plus.
Le temps, qui fuit sans cesse, incessamment s'efface;
Il ne laisse après lui qu'une invisible trace;
C'est en vain qu'on le cherche, en vain qu'on le poursuit;
Cessons donc d'espérer ce qui ne saurait être,
Ou qu'on pût retenir le passé qui nous fuit,
Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître.

Que le sort m'a réduit dans un état fâcheux!
A toute heure agité d'espérance et de crainte;
Et si quelque moment j'espère un bien douteux,
La crainte au même instant me donne quelque atteinte.
Ah! terminons enfin le cours de mes ennuis,
Mourons, c'est un bien sûr en l'état où je suis
Mourons; mais perdre tout, renonçant à la vie,
Le dur remède, hélas! ne saurais-je obtenir,
Perdant l'espoir du bien, d'en perdre aussi l'envie,
Ou que je susse enfin si mon mal doit finir?

A peine Lorenzo eut achevé de lire, que don Quichotte se levant vivement, et lui saisissant les deux mains; Vive Dieu! s'écria-t-il avec transport, vous êtes bien le meilleur poëte que j'aie rencontré de ma vie: et certes, vous auriez bien mérité d'être couronné de lauriers par les académies d'Athènes, si elles existaient encore, comme vous méritez de l'être aujourd'hui par celles de Paris, de Bologne et de Salamanque. Qu'Apollon perce de ses flèches les juges assez ignorants pour vous refuser le premier prix, et que jamais les Muses ne franchissent le seuil de leurs demeures. Récitez-moi, je vous supplie, Seigneur, quelques vers de grande mesure, car je désire connaître à fond votre admirable génie.