Sur ce, ils se séparèrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent à braire en même temps, et de telle sorte que chacun d'eux, trompé par les braiments de son compagnon, courut à sa voix, croyant que l'âne était retrouvé; mais ils furent bien étonnés de se rencontrer.
Serait-il vrai, compère, s'écria le premier régidor, que ce n'est pas mon âne que j'ai entendu?
Non, vraiment, c'est moi, répondit le voisin.
Vous? repartit le régidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braiments; de ma vie je n'ai entendu rien de semblable.
Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus qu'à moi, et sans flatterie, vous feriez la leçon aux meilleurs maîtres; vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements à merveille. En vérité, je me rends, et je dirai partout que vous en savez plus que tous les ânes ensemble.
Trêve de louanges, compère, dit le régidor; je ne me reconnais pas tant de mérite qu'il vous plaît de m'en accorder, mais après ce que vous venez de dire, je m'estimerai désormais davantage.
Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir.
Je ne sais guère à quoi peut servir celui que nous avons montré tous deux, répondit le régidor, si ce n'est en pareille circonstance.
Après ces compliments ils se séparèrent de nouveau, et se mirent à chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper à chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de suite, pour indiquer que c'était eux. De cette manière ils firent le tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'âne ne répondait rien. En effet, comment eût-elle répondu, la pauvre bête, puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourré le plus épais, à demi mangée par les loups?