Je vous déclare donc, madame la duchesse, que si Votre Seigneurie ne veut pas me donner une île, parce qu'elle me croit un imbécile, je serai assez sage pour m'en passer. J'ai ouï dire, il y a longtemps, que derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est pas or; j'ai ouï dire aussi qu'on tira le laboureur Vamba[104] de sa chaumière pour le faire roi d'Espagne, et le roi Rodrigue[105] d'entre les fêtes et les divertissements, pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois la romance ne ment point.

Et pourquoi mentirait-elle, dit la señora Rodriguez, en racontant que ce roi fut mis dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards; et que deux jours après on l'entendait s'écrier d'une voix dolente: Ils me déchirent, ils me dévorent par où j'ai le plus péché; puisque cela est certain, ce seigneur a donc grande raison de dire qu'il vaut mieux être laboureur que roi, si l'on doit être mangé par ces affreuses bêtes.

La duchesse ne put s'empêcher de sourire de la simplicité de la señora Rodriguez, et elle dit à Sancho: Sancho, vous savez que lorsqu'un chevalier a donné sa parole, il la tient, dût-il lui en coûter la vie; or, quoique monseigneur le duc ne coure pas les aventures, il n'en est pas moins chevalier, et il tiendra sa promesse en dépit de la médisance et de l'envie. Prenez donc courage; vous vous verrez bientôt en possession de votre gouvernement, logé comme un prince, et couvert de velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande, c'est de vous appliquer à bien gouverner vos sujets, qui tous sont loyaux et bien nés.

Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, on peut s'en rapporter à moi, car je suis charitable de ma nature et j'ai compassion des pauvres. A qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Oh! par mon saint patron, on ne me trichera pas avec de faux dés! Je n'ai pas, Dieu merci, besoin qu'on me chasse les mouches de devant les yeux, je les chasse bien moi-même, et je sais fort bien où le soulier me blesse: je veux dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes, mais les méchants ni pieds ni accès. Il me semble qu'en fait de gouvernement le tout est de commencer, et il se pourrait qu'au bout de quinze jours j'entende mieux le gouvernement que le labourage où j'ai été élevé depuis mon enfance.

Il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une après l'autre, toutes les tapisseries [(p. 443)].

Vous avez raison, Sancho, repartit la duchesse; les hommes ne naissent pas tous avec la science infuse, et c'est avec des hommes qu'on fait des évêques, non avec des pierres. Mais pour en revenir à l'enchantement de madame Dulcinée, je pense, et je tiens même pour certain que l'intention qu'eut Sancho de mystifier son maître en lui faisant accroire que sa dame était enchantée, fut plutôt une malice des enchanteurs: car je sais de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'âne était la véritable Dulcinée, et qu'ainsi le bon Sancho, en pensant être le trompeur, fut le premier trompé. Cela est positif et clair comme le jour; car sachez-le, seigneur Sancho, nous avons en ce pays des enchanteurs qui nous apprennent tout ce qui se passe dans le monde. Soyez donc certain que cette paysanne si leste était Dulcinée elle-même, Dulcinée enchantée tout comme la mère qui l'a mise au monde, et que lorsque nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup reparaître sous sa propre figure: alors, je le pense, vous reviendrez de votre erreur.

Cela est très-possible, Madame, répondit Sancho, et je commence à croire vrai ce que mon maître raconte de cette caverne de Montesinos, dans laquelle il prétend avoir trouvé madame Dulcinée sous le même costume où je lui dis l'avoir vue quand il me prit fantaisie de l'enchanter; oui, je reconnais bien maintenant que je fus le premier trompé, comme le dit Votre Grandeur. En effet, comment supposer que j'ai eu assez d'esprit pour fabriquer sur-le-champ tant de subtilités, et puis mon maître n'est pas encore assez fou pour se laisser tromper si aisément. N'allez pas croire pour cela, Madame, que j'ai de mauvaises intentions; un lourdaud comme moi n'est pas obligé de connaître la malice de ces scélérats d'enchanteurs: quand j'ai imaginé cela, c'était pour échapper aux reproches de mon maître, et non dans l'intention de l'offenser; si l'affaire a tourné autrement, Dieu sait à qui il faut s'en prendre, et il châtiera les coupables.

Très-bien, repartit la duchesse. Mais, dites-moi, Sancho, qu'est-ce que cette aventure de la caverne de Montesinos? j'ai grande envie de la connaître.