Assez, assez, señora Rodriguez, dit la duchesse; et vous, Sancho, ne vous mettez point en peine de votre grison; je m'en charge. Puisque c'est le bien-aimé de mon ami, je veux le porter dans mon cœur.
Il suffit qu'il soit à l'écurie, madame, repartit Sancho; quant à être porté dans le cœur de Votre Excellence, ni lui ni moi ne sommes dignes de nous y voir un seul instant.
Eh bien, Sancho, dit la duchesse, emmenez le grison à votre gouvernement; vous l'y traiterez à votre fantaisie, et il n'aura plus qu'à s'engraisser.
Madame, répondit Sancho, j'ai vu plus d'un âne entrer dans un gouvernement: il n'y aurait donc rien d'étonnant que j'y emmenasse le mien.
Tous ces propos égayèrent la duchesse, et après avoir de nouveau dit à Sancho d'aller se reposer, elle fut raconter au duc la conversation qui venait d'avoir lieu. Ils concertèrent ensemble quelque bonne mystification dans le genre chevaleresque, afin que le chevalier et son écuyer ne s'aperçussent en aucune manière de la tromperie, et assurément ce sont là les plus mémorables aventures que contienne cette grande histoire.
CHAPITRE XXXIV
DES MOYENS QU'ON TROUVA POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE
Le duc et la duchesse prenaient un plaisir extrême à la conversation de leurs hôtes, et ne songeaient qu'à trouver de nouveaux moyens de s'en divertir: ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était la simplicité de Sancho, qui en était venu à croire véritable l'enchantement de Dulcinée, dont lui seul était l'inventeur. L'aventure de la caverne de Montesinos, qu'avait racontée notre écuyer, leur parut excellente pour la mystification qu'ils se proposaient.
Six jours ayant été employés à se préparer et à instruire leurs gens, ils engagèrent le chevalier à une chasse au sanglier, qui devait avoir lieu avec un équipage complet de piqueurs et de chiens. Avant le départ, on présenta à notre héros et à son écuyer un habit de chasse en beau drap vert: don Quichotte refusa, disant qu'il aurait bientôt à reprendre le rude métier des armes et qu'il ne pouvait se charger d'un porte-manteau; tout au contraire, Sancho accepta, se promettant bien d'en faire argent à la plus prochaine occasion.
Les préparatifs achevés, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho endossa son nouvel habit, et monté sur son grison, de préférence à un bon cheval qu'on lui offrait, il se mêla à la troupe des chasseurs. La duchesse ne tarda pas à paraître élégamment parée, et don Quichotte, avec courtoisie, prit la bride de son palefroi, malgré les efforts que faisait le duc pour s'y opposer. On se dirigea vers un bois planté entre deux grandes collines. Quand les postes furent pris, les sentiers occupés, on découpla les chiens, on partagea les chasseurs en plusieurs troupes, et la chasse commença avec de si grands cris qu'il devenait impossible de s'entendre. Bientôt la duchesse descendit de son palefroi, et l'épieu à la main, vint s'embusquer dans un endroit par lequel le sanglier avait coutume de passer; le duc et don Quichotte mirent aussi pied à terre, et se placèrent à ses côtés; Sancho, lui, sans descendre du grison, se tint coi derrière tout le monde, de crainte de quelque mésaventure.