Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.

Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il montre les chaperons qu'il m'a faits.

Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte à l'examen des experts!

Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.

On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau; celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter, je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a rendu mon argent, je le tiens quitte.

Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho.

Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués.

Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame une seconde fois.

Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien, et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience.

Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.