«Que madame la duchesse ait écrit à Thérèse, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j'en suis très-satisfait; et je tâcherai, en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant, baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a fait n'est point tombé dans un sac percé.
«Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie eût des démêlés et des fâcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que ce sera à mon détriment, et puis ce serait mal à vous, qui me conseillez d'être reconnaissant, de ne pas l'être envers des personnes qui vous ont si bien accueilli et régalé dans leur château.
«Quant aux égratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je m'imagine que ce doit être quelque méchant tour de vos ennemis les enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous reverrons.
«J'aurais voulu envoyer quelque chose en présent à Votre Grâce, mais je n'ai rien trouvé dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue ajustées à des vessies, instruments qu'on y travaille à merveille; au reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer quelque chose de mieux.
«Dans le cas où Thérèse Panza, ma femme, viendrait à m'écrire, payez le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous délivre des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce gouvernement, chose dont je doute fort à la manière dont me traite le docteur Pedro Rezio.
«Le très-humble serviteur de Votre Grâce,
«Sancho Panza, le gouverneur.
«De mon île, le même jour où je vous écris.»
Le secrétaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux de mettre fin à son gouvernement. Quant à lui, il passa l'après-dînée à dresser quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait être une île. Il défendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit d'où il était, afin d'en fixer le prix selon la qualité et selon l'estime qu'on faisait du cru; déclarant que celui qui y mettrait de l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'où il provenait, serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espèce de chaussures, et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il taxa les gages des valets. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, soit de jour, soit de nuit. Il défendit qu'aucun aveugle chantât des complaintes faites sur des miracles, à moins de fournir des preuves de leur authenticité; car il lui semblait que la plupart étant controuvés, ils faisaient tort aux véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pas pour les poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'étaient véritablement, parce que, disait-il, ces prétendus manchots, avec leurs plaies factices, ne sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il rendit des ordonnances si équitables et si utiles, qu'on les observe encore aujourd'hui dans le pays, où on les appelle les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza.