«Il n'y a point chez nous d'olives cette année, et l'on ne saurait trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de soldats est passée par ici, et ils ont emmené chemin faisant trois filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles reviendront peut-être, et alors il ne manquera pas de gens pour les épouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille à faire du réseau, et elle gagne par jour huit maravédis, qu'elle met dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais à cette heure que tu es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence; plaise à Dieu qu'il en arrive autant à toutes les autres. J'attendrai ta réponse et ta décision pour mon voyage à la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire autant qu'à moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde.

«Ta femme, Thérèse Panza.»

Les deux lettres furent trouvées admirables et dignes d'éloges; pour mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, on vit entrer le courrier qui apportait à don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de même devant ceux qui étaient là: mais elle fit quelque peu douter de la simplicité du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui revenait du village de Thérèse Panza, et lui fit tout conter, jusqu'à la moindre circonstance. Le page lui présenta les glands, et de plus un fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une délicatesse exquise.

Mais il est temps de retourner à Sancho, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.


CHAPITRE LIII
DE LA FIN DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.

S'imaginer que dans cette vie les choses doivent rester toujours en même état, c'est se tromper étrangement. Au printemps succède l'été, à l'été l'automne, à l'automne l'hiver; et le temps, revenant chaque jour sur lui-même, ne cesse de tourner ainsi sur cette roue perpétuelle. L'homme seul court à sa fin sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans l'autre vie, qui n'a point de bornes. Ainsi parle Cid Hamet, philosophe mahométan, car cette question de la rapidité et de l'instabilité de la vie présente et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens, quoique privés de la lumière de la foi, l'ont comprise par la seule lumière naturelle. Mais ici notre auteur n'a voulu que faire allusion à la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho s'éclipsa, s'anéantit, et s'en alla en fumée.

La septième nuit de son gouvernement, Sancho était dans son lit, plus rassasié de procès que de bonne chère, plus fatigué de rendre des jugements et de donner des avis, que de toute autre chose; il cherchait dans le sommeil à se refaire de tant de fatigues, et commençait à fermer les yeux, quand tout à coup il entendit un bruit épouvantable de cris et de cloches qui lui fit croire que l'île entière s'écroulait. Il se leva en sursaut sur son séant, et prêta l'oreille pour démêler la cause d'un si grand vacarme; non-seulement il n'y comprit rien, mais un grand bruit de trompettes et de tambours vint encore se joindre aux cris et au son des cloches. Plein d'épouvante et de trouble, il saute à terre, et court pieds nus et en chemise à la porte de sa chambre. Au même instant, il voit se précipiter par les corridors un grand nombre de gens armés d'épées et portant des torches enflammées: Aux armes! aux armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans l'île, et nous périssons si votre valeur et votre prudence nous font défaut. Puis, arrivés près de Sancho, qui était plus mort que vif: Que Votre Grâce s'arme à l'instant, lui dirent-ils tous ensemble, ou nous sommes perdus.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.