Ainsi, répondit Sancho, qui ne cessait de jouer des mâchoires, Votre Grâce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit: Meure la poule, pourvu qu'elle meure soûle. Quant à moi, je ne suis pas si sot que de me laisser mourir de faim: et je prétends imiter le cordonnier, qui tire le cuir avec ses dents jusqu'à ce qu'il le fasse arriver où il veut. Sachez, seigneur, qu'il n'y a pire folie que celle de se désespérer comme le fait Votre Grâce; croyez-moi, mangez, et après avoir mangé, dormez deux heures, le ventre au soleil, sur l'herbe de cette prairie: et si vous n'êtes pas mieux en vous réveillant, dites que je suis une bête.

Don Quichotte lui promit de suivre son conseil, sachant par expérience combien la philosophie naturelle l'emporte sur tous les raisonnements. Si, en attendant, mon fils, ajouta-t-il, tu voulais faire ce que je vais te dire, mon soulagement serait plus assuré et mes peines plus légères: ce serait tandis que je vais sommeiller uniquement pour te complaire, de t'écarter un peu, et, mettant ta peau à l'air, de t'administrer avec la bride de Rossinante trois ou quatre cents coups de fouet, à valoir sur les trois mille trois cents que tu dois te donner pour le désenchantement de Dulcinée; car, je te le demande, n'est-ce pas pitié que cette pauvre dame reste dans l'état où elle est, et cela par ta négligence?

L'affaire mérite réflexion, répondit Sancho; dormons d'abord, nous verrons ensuite; car enfin, croyez-vous que ce soit chose bien raisonnable, qu'un homme se fouette ainsi de sang-froid, et surtout quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri? Que madame Dulcinée prenne patience; un de ces jours, quand elle y pensera le moins, elle me verra percé comme un crible. Jusqu'à la mort tout est vie: je veux dire que je suis encore de ce monde, et que j'aurai tout le temps de tenir ma promesse.

Don Quichotte se tint pour satisfait de la parole de son écuyer, et après avoir mangé, l'un beaucoup, l'autre peu, tous deux s'étendirent sur l'herbe, laissant paître en liberté Rossinante et le grison.

Le jour était avancé quand nos aventuriers se réveillèrent; aussitôt ils reprirent leurs montures pour atteindre une hôtellerie que l'on découvrait à environ une lieue de là: je dis hôtellerie, parce que don Quichotte la nomma ainsi de lui-même, contre sa coutume d'appeler toutes les hôtelleries des châteaux. En entrant, ils demandèrent s'il y avait place pour loger; il leur fut répondu que oui, et avec toutes les commodités qu'ils pourraient trouver même à Saragosse. Ils mirent donc pied à terre; puis Sancho ayant déposé les bagages dans une chambre dont l'hôtelier lui remit la clef, il alla mettre Rossinante et le grison à l'écurie, et leur donna la ration en rendant grâces à Dieu de ce que son maître avait pris cette maison pour ce qu'elle était en réalité. Quand il revint auprès de lui, il le trouva assis sur un banc.

L'heure du souper venue, don Quichotte se retira dans sa chambre, et Sancho demanda à l'hôtelier ce qu'il avait à leur donner.

Parlez, répondit celui-ci: en animaux de la terre, en oiseaux de l'air, en poissons de la mer, vous serez servis à bouche que veux-tu.

Il ne nous en faut pas tant, repartit Sancho: deux bons poulets feront notre affaire, car mon maître est délicat et mange peu, et moi, je ne suis pas glouton à l'excès.

L'hôtelier répondit qu'il n'y avait pas de poulets, parce que les milans les détruisaient tous.