Mon ami, répondit don Quichotte, il n'y a rien de désespéré. Ma retraite ne doit durer qu'une année; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes à conquérir, ni de comtés à te donner.

Dieu le veuille, répliqua Sancho: bonne espérance vaut toujours mieux que mauvaise possession.

Comme ils en étaient là, don Antonio entra avec toutes les marques d'une grande allégresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne nouvelle! don Gaspar et le renégat sont au palais du vice-roi, et ils vont venir ici dans un instant.

Le visage de don Quichotte parut se dérider un peu.

En vérité, seigneur, reprit-il, j'aurais préféré que le contraire arrivât, afin de passer moi-même en Barbarie et d'avoir le plaisir de délivrer, avec don Gaspar, tous les chrétiens esclaves de ces infidèles. Mais, hélas! ajouta-t-il en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce désarçonné, qui d'une année entière n'a le droit de porter les armes? De quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre à filer une quenouille qu'à manier une épée.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà dans la maison.