Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui, environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche, pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses gardes, d'un œil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le cœur de nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez, Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les oreilles.
Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.
Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.
Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le mal en pis.
En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE LXIX
DE LA PLUS SURPRENANTE AVENTURE QUI SOIT ARRIVÉE A DON QUICHOTTE DANS TOUT LE COURS DE CETTE GRANDE HISTOIRE
Les cavaliers mirent pied à terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho de leur selle, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches brûlaient à l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une lumière égale à celle du plus beau jour éclairaient les galeries. Au milieu de la cour s'élevait un catafalque haut de sept à huit pieds, couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brûlaient une centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur le catafalque était étendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle embellissait la mort même. Sa tête, posée sur un carreau de brocart, était couronnée d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains, croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des côtés de la cour s'élevait un espèce de théâtre, sur lequel on voyait deux personnages, couronne en tête et sceptre à la main, tels qu'on représente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux siéges vides: ce fut là que les gens qui avaient arrêté don Quichotte et Sancho les menèrent et les firent asseoir, en leur recommandant le silence d'un air farouche; mais il n'était pas besoin de menaces, la terreur les avait rendus muets.
Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupéfaction, ne sachant que penser, surtout en voyant que le corps déposé sur le catafalque était celui de la belle Altisidore, deux personnages de distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse, naguère leurs hôtes, montèrent sur le théâtre et vinrent s'asseoir sur deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés. Don Quichotte et Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle le noble couple répondit en inclinant légèrement la tête.