Lothaire répondit que, puisqu'il avait commencé, il mènerait jusqu'au bout son entreprise, bien qu'il fût certain d'en sortir épuisé et vaincu.
Le lendemain, il reçut les quatre mille écus d'or, et avec eux quatre mille confusions, car il ne savait plus quelle invention trouver pour soutenir son mensonge. Toutefois, il résolut de dire à son ami que Camille était aussi inaccessible aux promesses et aux présents qu'aux paroles, et qu'il était inutile de pousser plus loin l'épreuve, puisque c'était perdre son temps. Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'un jour Anselme, ayant laissé comme d'habitude Lothaire seul avec Camille, s'enfermât dans une chambre voisine, et se mît à regarder par le trou de la serrure ce qui se passait entre eux. Or, il vit qu'en plus d'une demi-heure Lothaire ne dit pas un mot à Camille, et qu'il ne lui en aurait pas dit davantage, fût-il demeuré un siècle auprès d'elle. Il comprit donc que tout ce que lui rapportait son ami des réponses de Camille n'était que fictions et mensonges. Pour s'en assurer, il sortit de la chambre, et, prenant Lothaire à part, il lui demanda quelles nouvelles il avait à lui donner, et de quelle humeur se montrait Camille. Lothaire répondit qu'il ne voulait plus faire un pas dans cette affaire, parce qu'elle venait de le traiter avec tant d'aigreur et de dureté qu'il n'aurait plus le courage de lui adresser désormais la parole.
«Ah! Lothaire, Lothaire, s'écria Anselme, que tu tiens mal ta promesse, et que tu réponds mal à l'extrême confiance que j'ai mise en toi! Je viens de te regarder par le jour que me livrait cette clef, et j'ai vu que tu n'as pas dit une seule parole à Camille, d'où je dois conclure que tu es encore à lui dire le premier mot. S'il en est ainsi, comme je ne puis en douter, pourquoi donc me trompes-tu, ou pourquoi veux-tu m'ôter par ta ruse les moyens que je pourrais trouver de satisfaire mon désir?»
Anselme n'en dit pas davantage; mais ce peu de mots suffirent pour rendre Lothaire honteux et confus. Se faisant comme un point d'honneur d'avoir été surpris en mensonge, il jura à Anselme que, dès cet instant, il prenait à sa charge le soin de le contenter, et sans plus lui mentir.
«Tu pourras t'en assurer, lui dit-il, si tu m'épies avec curiosité; mais, au reste, toute diligence de ta part est inutile, et celle que je vais mettre à te satisfaire aura bientôt dissipé tes soupçons.»
Anselme le crut, et, pour lui laisser le champ libre avec plein repos et pleine commodité, il résolut de faire une absence de huit jours, et d'aller passer ce temps chez un de ses amis qui demeurait à la campagne, non loin de la ville. Il se fit même inviter formellement par cet ami, pour avoir auprès de Camille un motif à son départ. Imprudent et malheureux Anselme! qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu trames, qu'est-ce que tu prépares? Prends garde que tu agis contre toi-même en tramant ton déshonneur et en préparant ta perdition. Ton épouse Camille est vertueuse, tu la possèdes en paix; personne ne te cause d'alarmes; ses pensées ne vont point au delà des murs de sa maison; tu es son ciel sur la terre, le but de ses désirs, l'accomplissement de ses joies, la mesure où se règle sa volonté, qu'elle ajuste en toutes choses sur la tienne et sur celle du ciel: eh bien! si la mine de son honneur, de sa beauté, de sa vertu, te donne, sans aucun travail, toutes les richesses qu'elle renferme et que tu puisses désirer, pourquoi veux-tu creuser encore la terre, et chercher de nouveaux filons d'un trésor inconnu, en courant le risque de la faire écrouler tout entière, puisque enfin elle ne repose que sur les faibles étais de sa fragile nature? Prends garde que celui qui cherche l'impossible se voit à bon droit refuser le possible, comme l'a mieux exprimé un poëte lorsqu'il a dit:
«Je cherche dans la mort la vie, dans la maladie la santé, dans la prison la liberté, dans l'enfermé une issue, dans le traître la loyauté.
«Mais ma destinée, de qui je n'espère jamais aucun bien, a réglé d'accord avec le ciel, que, puisque je demande l'impossible, le possible même me sera refusé.»
Anselme partit le lendemain pour la campagne, après avoir dit à Camille que, pendant son absence, Lothaire viendrait prendre soin de ses affaires et dîner avec elle, et après lui avoir recommandé de le traiter comme lui-même. Camille, en femme honnête et prudente, s'affligea de l'ordre que lui donnait son mari; elle le pria de remarquer qu'il n'était pas convenable que, lui absent, personne occupât son fauteuil à table; que s'il en agissait ainsi par manque de confiance, et dans la crainte qu'elle ne gouvernât pas bien sa maison, il n'avait qu'à la mettre cette fois à l'épreuve, et qu'il verrait par expérience qu'elle pouvait suffire à des soins plus graves. Anselme répliqua que tel était son bon plaisir, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de courber la tête et d'obéir, ce que Camille promit de faire, bien que contre son gré.
Anselme partit: Lothaire vint dès le lendemain s'installer dans sa maison, où il reçut de Camille un affectueux et honnête accueil. Mais elle s'arrangea de façon à n'être jamais en tête-à-tête avec Lothaire, car elle marchait toujours accompagnée de ses gens, et surtout d'une camériste appelée Léonella, qu'elle affectionnait beaucoup, parce qu'elles avaient été élevées ensemble depuis l'âge le plus tendre dans la maison paternelle, et qu'elle l'avait amenée avec elle lors de son mariage. Pendant les trois premiers jours, Lothaire ne lui dit rien, bien qu'il eût pu parler lorsqu'on desservait la table, et que les gens allaient manger en toute hâte, comme l'exigeait leur maîtresse. Léonella avait même reçu l'ordre de dîner avant Camille, afin d'être toujours à ses côtés; mais la camériste, qui avait la tête occupée d'autres choses plus de son goût, et qui avait justement besoin de ces heures-là pour les employer à sa guise, ne remplissait pas toujours le commandement de sa maîtresse. Au contraire, elle la laissait le plus souvent seule avec son hôte, comme si ce fût là ce qu'elle lui avait ordonné. Mais le chaste maintien de Camille, la gravité de son visage, la modestie de toute sa personne, étaient tels, qu'ils mettaient un frein à la langue de Lothaire. Toutefois, cet avantage que donnaient à tous deux les vertus de Camille, en imposant silence à Lothaire, finit par tourner à leur détriment: car, si la langue se taisait, l'imagination avait le champ libre; elle pouvait contempler à loisir tous les charmes dont Camille était pourvue, capables de toucher une statue de marbre, et non-seulement un coeur de chair. Lothaire la regardait, pendant le temps qu'il aurait pu lui parler, et considérait à quel point elle était digne d'être aimée. Cette réflexion commença peu à peu à donner l'assaut aux égards qu'il devait à son ami; cent fois il voulut s'éloigner de la ville, et fuir si loin qu'Anselme ne le vît plus, et qu'il ne vît plus Camille; mais déjà il se sentait comme arrêté et retenu par le plaisir qu'il trouvait à la regarder. Il combattait contre lui-même, il se faisait violence pour repousser et ne point sentir la joie que lui causait la vue de Camille. Il s'accusait, dans la solitude, de sa folle inclination, il s'appelait mauvais ami et même mauvais chrétien; puis la réflexion le ramenait à faire des comparaisons entre Anselme et lui, qui toutes se terminaient par dire qu'il fallait moins accuser son manque de fidélité que la folie et l'aveugle confiance de son ami, et que, s'il avait auprès de Dieu les mêmes excuses qu'auprès des hommes, il n'aurait à craindre aucun châtiment pour sa faute. Bref, le mérite et les attraits de Camille, en même temps que l'occasion que lui avait fournie l'imprudent mari, triomphèrent enfin de la loyauté de Lothaire. Trois jours après le départ d'Anselme, pendant lesquels il fut en lutte continuelle pour résister à ses désirs, ne voyant plus que l'objet vers qui l'entraînait sa passion, il la découvrit à Camille, et lui fit une déclaration d'amour avec tant de trouble, avec de si vives instances, que Camille resta confondue, et ne sut faire autre chose que se lever de la place qu'elle occupait et rentrer dans sa chambre sans lui répondre un seul mot. Mais ce froid dédain n'ôta pas à Lothaire l'espérance, qui naît en même temps que l'amour; au contraire, il en estima davantage la conquête de Camille. Celle-ci, quand elle vit cette action de Lothaire, à laquelle elle s'attendait si peu, ne savait à quoi se résoudre. Enfin, comme il lui parut qu'il n'était ni sûr ni convenable de laisser à l'infidèle ami le temps et l'occasion de l'entretenir une seconde fois, elle résolut d'envoyer cette nuit même un de ses gens à Anselme, avec un billet ainsi conçu: