Le lendemain, comme ils étaient tous trois à table, après le dessert, Anselme pria Lothaire de réciter quelqu'une des poésies qu'il avait composées pour sa bien-aimée Chloris, lui faisant observer que, puisque Camille ne la connaissait pas, il pouvait en dire tout ce qu'il lui plairait.
«Encore qu'elle la connût, reprit Lothaire, je n'aurais rien à cacher; car, lorsqu'un amant loue sa dame de ses attraits et lui reproche sa cruauté, il ne fait nulle injure à sa bonne renommée. Mais, quoi qu'il en soit, voici le sonnet que j'ai fait hier sur l'ingratitude de Chloris.»
SONNET
«Dans le silence de la nuit, quand le doux sommeil règne sur les mortels, je rends au ciel et à Chloris le pauvre compte de mes riches douleurs;
«Dès que le soleil commence à se montrer aux portes rosées de l'orient, avec des soupirs et des accents entrecoupés, je renouvelle mon ancienne plainte;
«Et quand le soleil, du haut de son trône étoilé, lance sur la terre de perpendiculaires rayons, mes pleurs augmentent et mes gémissements redoublent.
«La nuit revient, et je reviens à ma triste lamentation; mais toujours, dans cette lutte mortelle, je trouve le ciel sourd et Chloris insensible.[193]«
Le sonnet plut à Camille, et plus encore à Anselme, qui le loua, et dit que la dame était trop cruelle, puisqu'elle ne répondait point à de si sincères aveux.
«En ce cas, s'écria Camille, tout ce que disent les poëtes amoureux est donc la vérité?
— Comme poëtes, ils ne la disent pas, répondit Lothaire; mais comme amoureux, ils sont toujours aussi insuffisants que véridiques.