Chapitre XLVI

_De la notable aventure des archers de la Sainte-Hermandad, et de la grande férocité de notre bon ami don Quichotte__[266]_

Tandis que don Quichotte débitait cette harangue, le curé s'occupait à faire entendre aux archers que don Quichotte avait l'esprit à l'envers, comme ils le voyaient bien à ses paroles et à ses oeuvres, et qu'ainsi rien ne les obligeait à pousser plus loin l'affaire, puisque, parvinssent-ils à le prendre et à l'emmener, il faudrait bien incontinent le relâcher en qualité de fou. Mais l'homme au mandat répondit que ce n'était point à lui à juger de la folie de don Quichotte; qu'il devait seulement exécuter ce que lui commandaient ses supérieurs, et que, le fou une fois arrêté, on pourrait le relâcher trois cents autres fois.

«Néanmoins, reprit le curé, ce n'est pas cette fois-ci que vous devez l'emmener, et, si je ne me trompe, il n'est pas d'humeur à se laisser faire.»

Finalement, le curé sut leur parler et les persuader si bien, et don Quichotte sut faire tant d'extravagances, que les archers auraient été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu sa folie. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se firent même médiateurs entre le barbier et Sancho Panza, qui continuaient encore leur querelle avec une implacable rancune. À la fin, comme membres de la justice, ils arrangèrent le procès en amiables compositeurs, de telle façon que les deux parties restèrent satisfaites, sinon complètement, du moins en quelque chose, car il fut décidé que l'échange des bâts aurait lieu, mais non celui des sangles et des licous. Quant à l'affaire de l'armet de Mambrin, le curé, en grande cachette et sans que don Quichotte s'en aperçût, donna huit réaux du plat à barbe, et le barbier lui en fit un récépissé en bonne forme, par lequel il promettait de renoncer à toute réclamation, pour le présent et dans les siècles des siècles, amen.

Une fois ces deux querelles apaisées (c'étaient les plus envenimées et les plus importantes), il ne restait plus qu'à obtenir des valets de don Luis que trois d'entre eux s'en retournassent, et que l'autre demeurât pour accompagner leur maître où don Fernand voudrait l'emmener. Mais le destin moins rigoureux et la fortune plus propice, ayant commencé de prendre parti pour les amants et les braves de l'hôtellerie, voulurent mener la chose à bonne fin. Les valets de don Luis se résignèrent à tout ce qu'il voulut, ce qui donna tant de joie à doña Clara, que personne ne l'aurait alors regardée au visage sans y lire l'allégresse de son âme. Zoraïde, sans comprendre parfaitement tous les événements qui se passaient sous ses yeux, s'attristait ou se réjouissait suivant ce qu'elle observait sur les traits de chacun, et notamment de son capitaine espagnol, sur qui elle avait les yeux fixés et l'âme attachée. Pour l'hôtelier, auquel n'avaient point échappé le cadeau et la récompense qu'avait reçus le barbier, il réclama l'écot de don Quichotte, ainsi que le dommage de ses outres et la perte de son vin, jurant que ni Rossinante ni l'âne de Sancho ne sortiraient de l'hôtellerie qu'on ne lui eût tout payé, jusqu'à la dernière obole. Tout cela fut encore arrangé par le curé, et payé par don Fernand, bien que l'auditeur en eût aussi offert le payement de fort bonne grâce. Enfin la paix et la tranquillité furent si complètement rétablies, que l'hôtellerie ne ressemblait plus, comme l'avait dit don Quichotte, à la discorde du camp d'Agramant, mais à la paix universelle du règne d'Octavien, et la commune opinion fut qu'il fallait en rendre grâces aux bonnes intentions du curé, secondées par sa haute éloquence, ainsi qu'à l'incomparable libéralité de don Fernand.

Quand don Quichotte se vit ainsi libre et débarrassé de toutes ces querelles, tant de son écuyer que des siennes propres, il lui sembla qu'il était temps de poursuivre son voyage et de mettre fin à cette grande aventure, pour laquelle il fut appelé et élu. Il alla donc, avec une ferme résolution, plier les genoux devant Dorothée, qui ne voulut pas lui laisser dire un mot jusqu'à ce qu'il se fût relevé. Pour lui obéir, il se tint debout et lui dit:

«C'est un commun adage, ô belle princesse, que la diligence est la mère de la bonne fortune; et l'expérience a montré, en des cas nombreux et graves, que l'empressement du plaideur mène à bonne fin le procès douteux. Mais en aucune chose cette vérité n'éclate mieux que dans celle de la guerre, où la célérité et la promptitude, prévenant les desseins de l'ennemi, remportent la victoire, avant même qu'il se soit mis en défense. Tout ce que je dis là, haute et précieuse dame, c'est parce qu'il me semble que notre séjour dans ce château n'est plus d'aucune utilité, tandis qu'il pourrait nous devenir si nuisible, que nous eussions quelque jour à nous en repentir; car, enfin, qui sait si, par le moyen d'habiles espions, votre ennemi le géant n'aura point appris que je vais l'exterminer, et s'il n'aura pu, favorisé par le temps que nous lui laissons, se fortifier dans quelque citadelle inexpugnable, contre laquelle ne prévaudront ni mes poursuites ni la force de mon infatigable bras? Ainsi donc, princesse, prévenons, comme je l'ai dit, ses desseins par notre diligence, et partons incontinent à la bonne aventure, car Votre Grandeur ne tardera pas plus à l'avoir telle qu'elle la désire, que je ne tarderai à me trouver en face de votre ennemi.»

Don Quichotte se tut à ces mots, et attendit gravement la réponse de la belle infante. Celle-ci, prenant des airs de princesse accommodés au style de don Quichotte, lui répondit en ces termes:

«Je vous rends grâces, seigneur chevalier, du désir que vous montrez de me prêter faveur en ma grande affliction; c'est agir en chevalier auquel il appartient de protéger les orphelins et de secourir les nécessiteux. Et plaise au ciel que notre commun souhait s'accomplisse, pour que vous confessiez qu'il y a dans le monde des femmes reconnaissantes! Quant à mon départ, qu'il ait lieu, sur-le-champ, car je n'ai de volonté que la vôtre. Disposez de moi selon votre bon plaisir; celle qui vous a remis une fois la défense de sa personne, et qui a confié à votre bras la restauration de ses droits royaux, ne peut vouloir aller contre ce qu'ordonne votre prudence.