«Leur maître, ajouta-t-il, n'ayant plus reparu, vous pouvez les emporter tous; puisque je ne sais pas lire, ils ne me servent à rien.»
Le curé le remercia, et les ayant aussitôt déroulés, il vit qu'en tête se trouvait écrit le titre suivant: _Nouvelle de Rinconété et Cortadillo, _d'où il comprit que ce devrait être quelque nouvelle; et, comme celle du _Curieux malavisé _lui avait semblé bonne, il imagina que celle-ci ne le serait pas moins, car il se pouvait qu'elle fût du même auteur[269]. Il la conserva donc dans le dessein de la lire dès qu'il en aurait l'occasion.
Montant à cheval, ainsi que son ami le barbier, tous deux avec leur masque sur la figure, pour n'être point immédiatement reconnus de don Quichotte, ils se mirent en route à la suite du char à boeufs, dans l'ordre suivant: au premier rang marchait la charrette, conduite par le charretier; de chaque côté, comme on l'a dit, les archers avec leurs arquebuses; Sancho suivait, monté sur son âne, et tirant Rossinante par la bride; enfin, derrière le cortége, venaient le curé et le barbier sur leurs puissantes mules, le visage masqué, la démarche lente et grave, ne cheminant pas plus vite que ne le permettait la tardive allure des boeufs. Don Quichotte se laissait aller, assis dans la cage, les pieds étendus, le dos appuyé sur les barreaux, gardant le même silence et la même immobilité que s'il eût été, non point un homme de chair et d'os, mais une statue de pierre.
Ayant fait environ deux lieues de chemin, avec cette lenteur et dans ce silence ininterrompu, ils arrivèrent à un vallon qui parut au bouvier un endroit convenable pour donner à ses boeufs un peu de repos et de pâture. Il en avertit le curé; mais le barbier fut d'avis qu'on allât un peu plus loin, parce qu'il savait qu'au détour d'une colline qui s'offrait à leurs yeux, il y avait un autre vallon plus frais et mieux pourvu d'herbe que celui où l'on voulait faire halte. On suivit le conseil du barbier, et toute la caravane se remit en marche. À ce moment le curé tourna la tête et vit venir, derrière eux, six à sept hommes à cheval, fort bien équipés. Ceux-ci les eurent bientôt rejoints, car ils cheminaient, non point avec le flegme et la lenteur des boeufs, mais comme gens montés sur des mules de chanoines, et talonnés par le désir d'aller promptement faire la sieste dans une hôtellerie qui se montrait à moins d'une lieue de là.
Les diligents rattrapèrent donc les paresseux, et, en s'abordant, ils se saluèrent avec courtoisie. Mais un des nouveaux venus, qui était finalement chanoine de Tolède, et le maître de ceux qui l'accompagnaient, ne put voir cette régulière procession de la charrette, des archers, de Sancho, de Rossinante, du curé et du barbier, et surtout don Quichotte emprisonné dans sa cage, sans demander ce que cela signifiait, et pourquoi l'on emmenait cet homme d'une telle façon. Cependant il s'était imaginé déjà, en voyant les insignes des archers, que ce devait être quelque brigand de grands chemins, ou quelque autre criminel dont le châtiment appartenait à la Sainte-Hermandad. Un des archers, à qui la question fut faite, répondit de la sorte:
«Seigneur, ce que signifie la manière dont voyage ce gentilhomme, qu'il vous le dise lui-même, car nous ne le savons pas.»
Don Quichotte entendit la conversation:
«Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grâces sont instruites et versées dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je vous confierai mes disgrâces; sinon, il est inutile que je me fatigue à les conter.»
En ce moment, le curé et le barbier étaient accourus, voyant que la conversation s'engageait entre les voyageurs et don Quichotte, pour répondre de façon que leur artifice ne fût pas découvert. Le chanoine avait répondu à don Quichotte:
«En vérité, frère, je sais un peu plus des livres de chevalerie que des éléments de logique du docteur Villalpando[270]. Si donc il ne faut pas autre chose, vous pouvez me confier tout ce qu'il vous plaira.