Mais l'auteur de cette histoire, malgré toute la diligence qu'il a mise à rechercher curieusement les exploits que fit don Quichotte à sa troisième sortie, n'a pu en trouver nulle part le moindre vestige, du moins en des écritures authentiques. Seulement la renommée a conservé dans la mémoire des habitants de la Manche une tradition qui rapporte que, la troisième fois qu'il quitta sa maison, don Quichotte se rendit à Saragosse, où il assista aux fêtes d'un célèbre tournoi qui eut lieu dans cette ville[311], et qu'il lui arriva, en cette occasion, des choses dignes de sa haute valeur et de sa parfaite intelligence. Quant à la manière dont il termina sa vie, l'historien n'en put rien découvrir, et jamais il n'en aurait rien su, si le plus heureux hasard ne lui eût fait rencontrer un vieux médecin qui avait en son pouvoir une caisse de plomb, trouvée, à ce qu'il disait, sous les fondations d'un antique ermitage qu'on abattait pour le rebâtir[312]. Dans cette caisse on avait trouvé quelques parchemins écrits en lettres gothiques, mais en vers castillans, qui rapportaient plusieurs des prouesses de notre chevalier, qui rendaient témoignage de la beauté de Dulcinée du Toboso, de la tournure de Rossinante, de la fidélité de Sancho Panza, et qui faisaient connaître la sépulture de don Quichotte lui-même, avec diverses épitaphes et plusieurs éloges de sa vie et ses moeurs. Les vers qu'on put lire et mettre au net sont ceux que rapporte ici le véridique auteur de cette nouvelle et surprenante histoire. Cet auteur ne demande à ceux qui la liront, en dédommagement de l'immense travail qu'il lui a fallu prendre pour compulser toutes les archives de la Manche avant de la livrer au grand jour de la publicité, rien de plus que de lui accorder autant de crédit que les gens d'esprit en accordent d'habitude aux livres de chevalerie, qui circulent dans ce monde avec tant de faveur. Moyennant ce prix, il se tiendra pour dûment payé et satisfait, tellement qu'il s'enhardira à chercher et à publier d'autres histoires, sinon aussi véritables, au moins d'égale invention et d'aussi gracieux passe-temps[313].

Voici les premières paroles écrites en tête du parchemin qui se trouva dans la caisse de plomb[314]:

LES ACADÉMICIENS D'ARGAMASILLA[315], BOURG DE LA MANCHE, SUR LA VIE ET LA MORT DU VALEUREUX DON QUICHOTTE DE LA MANCHE, HOC SCRIPSERUNT. LE MONICONGO[316], ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DON QUICHOTTE

Épitaphe

«Le cerveau brûlé qui para la Manche de plus de dépouilles que Jason de Crète; le jugement qui eut la girouette pointue, quand elle aurait mieux fait d'être plate;

«Le bras qui étendit sa force tellement au loin, qu'il atteignit du Catay à Gaëte; la muse la plus effroyable et la plus discrète qui grava jamais des vers sur une table d'airain;

«Celui qui laissa les Amadis à l'arrière-garde, et se soucia fort peu des Galaors, appuyé sur les étriers de l'amour et de la valeur;

«Celui qui fit taire tous les Bélianis; qui, sur Rossinante, erra à l'aventure, celui-là gît sous cette froide pierre.»

LE PANIAGUADO[317], ACADÉMICIEN D'ARGAMASILLA, IN LAUDEM DULCINAE DU TOBOSO

Sonnet