Pendant ce temps, le jour achevait de venir, et les objets se montraient distinctement. Don Quichotte vit qu'il était sous un groupe de hauts châtaigniers, arbres qui donnent une ombre très- épaisse; mais, quant au bruit des coups, qui ne cessaient pas un instant, il ne put en découvrir la cause. Ainsi donc, sans attendre davantage, il fit sentir l'éperon à Rossinante, et, prenant encore une fois congé de son écuyer, il lui ordonna de l'attendre en cet endroit trois jours au plus, comme il lui avait dit précédemment, au bout desquels, si Sancho ne le voyait pas revenir, il pourrait tenir pour certain qu'il avait plu à Dieu de lui faire laisser la vie dans cette périlleuse aventure. Il lui rappela ensuite l'ambassade qu'il devait présenter de sa part à sa dame Dulcinée; enfin il ajouta que Sancho ne prît aucun souci du payement de ses gages, parce que lui don Quichotte, avant de quitter le pays, avait laissé son testament, où se trouvait l'ordre de lui payer gages et gratifications au prorata du temps qu'il l'avait servi.

«Mais, continua-t-il, s'il plaît à Dieu de me tirer de ce péril sain et sauf et sans encombre, tu peux regarder comme bien plus que certaine la possession de l'île que je t'ai promise.»

Quand Sancho entendit les touchants propos de son bon seigneur, il se remit à pleurer, et résolut de ne plus le quitter jusqu'à l'entière et complète solution de l'affaire. De ces pleurs et de cette honorable détermination, l'auteur de notre histoire tire la conséquence que Sancho Panza devait être bien né, et tout au moins vieux chrétien[128]. Son affliction attendrit quelque peu son maître, mais pas assez pour qu'il montrât la moindre faiblesse. Au contraire, dissimulant du mieux qu'il put, il s'achemina sans retard du côté d'où semblait venir le bruit continuel de l'eau et des coups frappés.

Sancho le suivit à pied, selon sa coutume, menant par le licou son âne, éternel compagnon de sa bonne et de sa mauvaise fortune. Quand ils eurent marché quelque temps sous le feuillage de ces sombres châtaigniers, ils arrivèrent dans une petite prairie, au pied de quelques roches élevées, d'où tombait avec grand bruit une belle chute d'eau. Au bas de ces roches étaient quelques mauvaises baraques, plus semblables à des ruines qu'à des maisons, du milieu desquelles ils s'aperçurent que partait le bruit de ces coups redoublés qui continuaient toujours. Rossinante s'effraya du bruit que faisaient les coups et la chute de l'eau. Mais don Quichotte, après l'avoir calmé de la voix et de la main, s'approcha peu à peu des masures, se recommandant du profond de son coeur à sa dame, qu'il suppliait de lui accorder faveur en cette formidable entreprise, et, chemin faisant, invoquant aussi l'aide de Dieu. Pour Sancho, qui ne s'éloignait pas des côtés de son maître, il étendait tant qu'il pouvait le cou et la vue par-dessous le ventre de Rossinante, pour voir s'il apercevrait ce qui le tenait depuis si longtemps en doute et en émoi. Ils avaient fait encore une centaine de pas dans cette posture, lorsqu'enfin, au détour d'un rocher, se découvrit manifestement à leurs yeux la cause de cet infernal tapage qui, pendant la nuit tout entière, leur avait causé de si mortelles alarmes. Et c'était tout bonnement, si cette découverte, ô lecteur, ne te donne ni regret ni dépit, six marteaux de moulin à foulon, qui, de leurs coups alternatifs, faisaient tout ce vacarme.

À cette vue, don Quichotte devint muet; il pâlit et défaillit du haut en bas. Sancho le regarda, et vit qu'il avait la tête baissée sur sa poitrine, comme un homme confus et consterné. Don Quichotte aussi regarda Sancho: il le vit les deux joues enflées, et la bouche tellement pleine d'envie de rire qu'il semblait vouloir en étouffer; et toute sa mélancolie ne pouvant tenir contre la comique grimace de Sancho, il se laissa lui-même aller à sourire. Dès que Sancho vit que son maître commençait, il lâcha la bonde, et s'en donna de si bon coeur, qu'il fut obligé de se serrer les rognons avec les poings pour ne pas crever de rire. Quatre fois il se calma, et quatre fois il se reprit avec la même impétuosité que la première. Don Quichotte s'en donnait au diable, surtout quand il l'entendit s'écrier, par manière de figue, et contrefaisant sa voix et ses gestes:

«Apprends, ami Sancho, que je suis né, par la volonté du ciel, dans notre âge de fer pour y ressusciter l'âge d'or: c'est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits;» continuant de répéter ainsi les propos que lui avait tenus son maître lorsqu'il entendit pour la première fois le bruit des coups de marteau. Voyant donc que Sancho se moquait de lui décidément, don Quichotte fut saisi d'une telle colère, qu'il leva le manche de sa pique, et lui en assena deux coups si violents, que, s'ils eussent frappé sur la tête aussi bien que sur les épaules, son maître était quitte de lui payer ses gages, à moins que ce ne fût à ses héritiers. Quand Sancho vit que ses plaisanteries étaient payées de cette monnaie, craignant que son maître ne doublât la récompense, il prit une contenance humble et un ton contrit:

«Que Votre Grâce s'apaise! lui dit-il; ne voyez-vous pas que je plaisante?

— Et c'est justement parce que vous plaisantez que je ne plaisante pas, répondit don Quichotte. Venez ici, monsieur le rieur, et répondez. Vous semble-t-il, par hasard, que si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien une périlleuse aventure, je n'avais pas montré assez de courage pour l'entreprendre et la mettre à fin? et suis-je obligé, par hasard, chevalier que je suis, à distinguer les sons, et à reconnaître si le bruit que j'entends vient de marteaux à foulon ou d'autre chose? et ne pourrait-il pas arriver, comme c'est la vérité toute pure, que je n'en aie jamais entendu de ma vie, comme vous les avez vus et entendus, vous, rustre et vilain que vous êtes, né et élevé dans leur voisinage? Sinon, faites voir un peu que ces six marteaux se changent en six géants, et jetez les-moi à la barbe l'un après l'autre, ou tous ensemble; et si je ne les mets pas tous les six les quatre fers en l'air, alors je vous permets de vous moquer de moi tout à votre aise.

— En voilà bien assez, mon cher seigneur, répliqua Sancho; je confesse que j'ai trop lâché la bride à ma bonne humeur. Mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix est faite (que Dieu vous tire de toutes les aventures aussi sain et aussi sauf que de celle-ci!), dites-moi, n'y a-t-il pas de quoi rire, et aussi de quoi conter, dans cette grande frayeur que nous avons eue? dans la mienne, je veux dire, car je sais bien que Votre Grâce n'a jamais connu le nom même de la peur.

— Je ne nie pas, répondit don Quichotte, que dans ce qui nous est arrivé, il n'y ait réellement matière à rire; mais je ne pense pas qu'il y ait matière à conter, car tous les gens qui vous écoutent n'ont pas assez de sens et d'esprit pour mettre les choses à leur vrai point.