Puis il lui donna le signal ordinaire, et, le singe ayant sauté sur son épaule gauche et fait mine de lui parler à l'oreille, maître Pierre dit aussitôt:

«Le singe dit que les choses que Votre Grâce a vues ou faites dans la caverne sont en partie fausses, en partie vraisemblables. Voilà tout ce qu'il sait, et rien de plus, à propos de cette question. Mais si Votre Grâce veut en savoir davantage, vendredi prochain il répondra à tout ce qui lui sera demandé. Quant à présent, il a perdu sa vertu divinatoire, et il ne la trouvera plus que vendredi.

— Ne le disais-je pas, s'écria Sancho, que je ne pouvais m'imaginer que tout ce que Votre Grâce, mon seigneur, a conté des événements de la caverne fût vrai, pas même la moitié?

— L'avenir le dira, Sancho, répondit don Quichotte; car le temps, découvreur de toutes choses, n'en laisse aucune qu'il ne traîne à la lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. Mais c'est assez; allons voir le théâtre du bon maître Pierre, car je m'imagine qu'il doit offrir quelque curiosité.

— Comment donc? quelque curiosité! répliqua maître Pierre; plus de soixante mille en renferme ce mien théâtre. Je le dis à Votre Grâce, mon seigneur don Quichotte, c'est une des choses les plus dignes d'être vues que le monde possède aujourd'hui, et _operibus credite, non verbis. _Allons! la main à la besogne! il se fait tard, et nous avons beaucoup à faire, beaucoup à dire et beaucoup à montrer.»

Don Quichotte et Sancho, obéissant à l'invitation, gagnèrent l'endroit où le théâtre de marionnettes était déjà dressé et découvert, garni d'une infinité de petits cierges allumés qui le rendaient pompeux et resplendissant. Dès que maître Pierre fut arrivé, il alla se cacher derrière les tréteaux, car c'est lui qui faisait jouer les figures de la mécanique, et dehors vint se placer un petit garçon, valet de maître Pierre, pour servir d'interprète et expliquer les mystères de la représentation. Celui-ci tenait à la main une baguette, avec laquelle il désignait les figures qui paraissaient sur la scène. Quand donc tous les gens qui se trouvaient dans l'hôtellerie se furent placés en face du théâtre, bon nombre sur leurs pieds, et quand don Quichotte, Sancho, le page et le cousin se furent arrangés dans les meilleures places, le trucheman[163] commença à dire ce qu'entendra ou lira celui qui voudra entendre ou lire le chapitre suivant.

Chapitre XXVI

Où se continue la gracieuse aventure du joueur de marionnettes, avec d'autres choses fort bonnes en vérité

Tous se turent, Tyriens et Troyens.[164] Je veux dire, tous les gens qui avaient les yeux fixés sur le théâtre étaient, comme on dit, pendus à la bouche de l'explicateur de ses merveilles, quand on entendit tout à coup derrière la scène battre des timbales, sonner des trompettes et jouer de l'artillerie, dont le bruit fut bientôt passé. Alors le petit garçon éleva sa voix grêle, et dit:

«Cette histoire véritable, qu'on représente ici devant Vos Grâces, est tirée mot pour mot des chroniques françaises et des _romances _espagnols qui passent de bouche en bouche et que répètent les enfants au milieu des rues. Elle traite de la liberté que rendit le seigneur don Gaïferos à son épouse Mélisandre, qui était captive en Espagne, au pouvoir des Mores, dans la ville de Sansuena; ainsi s'appelait alors celle qui s'appelle aujourd'hui Saragosse. Voyez maintenant ici comment don Gaïferos est à jouer au trictrac, suivant ce que dit la chanson: «Au trictrac joue don Gaïferos, oubliant déjà Mélisandre.[165]« Ce personnage qui paraît par là, avec la couronne sur la tête et le sceptre à la main, c'est l'empereur Charlemagne, père putatif de cette Mélisandre, lequel, fort courroucé de voir la négligence et l'oisiveté de son gendre, vient lui en faire des reproches. Remarquez avec quelle véhémence et quelle vivacité il le gronde; on dirait qu'il veut lui donner avec son sceptre une demi-douzaine de horions; il y a même des auteurs qui rapportent qu'il les lui donna, et bien appliqués. Et, après lui avoir dit toutes sortes de choses au sujet du péril que courait son honneur s'il n'essayait de délivrer son épouse, il lui dit, dit-on: «Je vous en ai dit assez, prenez-y garde.[166]« Maintenant, voyez comment l'empereur tourne le dos et laisse don Gaïferos tout dépité, et comment celui-ci, bouillant de colère, renverse la table et le trictrac, demande ses armes en toute hâte, et prie don Roland, son cousin, de lui prêter sa bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et s'offre à lui tenir compagnie dans la difficile entreprise où il se jette; mais le vaillant et courroucé Gaïferos ne veut point accepter son offre; au contraire, il dit que seul il est capable de délivrer sa femme, fût-elle enfouie au centre des profondeurs de la terre; et là-dessus, il va revêtir ses armes pour se mettre en route sur-le- champ.