Le lendemain, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé la pénitence dont la tâche lui était prescrite pour le désenchantement de Dulcinée.

«Vraiment oui, répondit-il; je me suis déjà donné, cette nuit, cinq coups de fouet.

— Avec quoi vous les êtes-vous donnés? reprit la duchesse.

— Avec la main, répondit-il.

— Oh! répliqua-t-elle, c'est plutôt se donner des claquettes que des coups de fouet. J'imagine que le sage Merlin ne sera pas satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse quelque bonne discipline avec des cordelettes et des noeuds de fer qui se laissent bien sentir. C'est, comme on dit, avec le sang qu'entre la science, et l'on ne pourrait donner à si bas prix la délivrance d'une aussi grande dame que Dulcinée.

— Eh bien, répondit Sancho, que Votre Seigneurie me fournisse quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables; c'est avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu'il ne m'en cuise pas trop, car je dois apprendre à Votre Grâce que, quoique rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de celle du jonc à cordage, et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d'autrui.

— À la bonne heure, répliqua la duchesse; demain je vous donnerai une discipline qui aille à votre mesure, et qui s'accommode à la tendreté de vos chairs comme si elles étaient ses propres soeurs.

— À propos, dit Sancho, il faut que Votre Altesse apprenne, chère dame de mon âme, que j'ai écrit une lettre à ma femme Thérèse Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m'est arrivé depuis que je me suis séparé d'elle. Je l'ai là, dans le sein, et il ne manque plus que d'y mettre l'adresse. Je voudrais que Votre Discrétion prît la peine de la lire, car il me semble qu'elle est tournée de la façon que doivent écrire les gouverneurs.

— Qui l'a composée? demanda la duchesse.

— Eh! qui pouvait la composer, si ce n'est moi, pécheur que je suis? répondit Sancho.