— Dieu le veuille!» répliqua Sancho.
En ce moment entra le laboureur, que, sur sa mine, on reconnaissait à mille lieues pour une bonne âme et une bonne bête. La première chose qu'il fit fut de demander:
«Qui est de vous tous le seigneur gouverneur?
— Qui pourrait-ce être, répondit le secrétaire, sinon celui qui est assis dans le fauteuil?
— Alors, je m'humilie en sa présence», reprit le laboureur.
Et, se mettant à deux genoux, il lui demanda sa main pour la baiser. Sancho la lui refusa, le fit relever, et l'engagea à dire ce qu'il voulait. Le paysan obéit, et dit aussitôt:
«Moi, seigneur, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, un village qui est à deux lieues de Ciudad-Réal.
— Allons, s'écria Sancho, nous avons un autre Tirtéafuéra! Parlez, frère; et tout ce que je puis vous dire, c'est que je connais fort bien Miguel-Turra, qui n'est pas loin de mon pays.
— Le cas est donc, seigneur, continua le paysan, que, par la miséricorde de Dieu, je suis marié en forme et en face de la sainte Église catholique romaine; j'ai deux fils étudiants; le cadet apprend pour être bachelier, l'aîné pour être licencié. Je suis veuf, parce que ma femme est morte, ou plutôt parce qu'un mauvais médecin me l'a tuée, en la purgeant lorsqu'elle était enceinte; et si Dieu avait permis que le fruit vînt à terme, et que ce fût un fils, je l'aurais fait instruire pour être docteur, afin qu'il ne portât pas envie à ses frères le bachelier et le licencié.
— De façon, interrompit Sancho, que, si votre femme n'était pas morte, ou si on ne l'avait pas fait mourir, vous ne seriez pas veuf à présent?