Quand il fut arrangé de la sorte, on lui dit de marcher devant, pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu'on l'aurait pour boussole, pour étoile et pour lanterne, les affaires iraient à bonne fin.

«Comment diable puis-je marcher, malheureux que je suis, répondit Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, empêtré par ces planches qui sont si bien cousues à mes chairs? Ce qu'il faut faire, c'est de m'emporter à bras, et de me placer de travers ou debout à quelque poterne; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps.

— Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c'est plus la peur que les planches qui vous empêche de marcher. Remuez-vous et finissez-en, car il est tard; les ennemis grossissent, les cris s'augmentent et le péril s'accroît.»

À ces exhortations et à ces reproches, le pauvre gouverneur essaya de remuer; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son long, qu'il crut être mis en morceaux. Il resta comme une tortue enfermée dans ses écailles, ou comme un quartier de lard entre deux huches, ou bien encore comme une barque échouée sur le sable. Pour l'avoir vu ainsi tombé, cette engeance moqueuse n'en eut pas plus de compassion; au contraire, éteignant leurs torches, ils se mirent à crier de plus belle, à appeler aux armes, à passer et repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d'une multitude de coups d'épée, si bien que, s'il ne se fût roulé et ramassé jusqu'à mettre aussi la tête entre les pavois, c'en était fait du déplorable gouverneur, lequel, refoulé dans cette étroite prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son âme de le tirer d'un tel péril. Les uns trébuchaient sur lui, d'autres tombaient; enfin, il s'en trouva un qui lui monta sur le dos, s'y installa quelque temps; et de là, comme du haut d'une éminence, il commandait les armées, et disait à grands cris:

«Par ici, les nôtres; l'ennemi charge de ce côté; qu'on garde cette brèche; qu'on ferme cette porte; qu'on barricade ces escaliers; qu'on apporte des pots de goudron, de la résine, de la poix, des chaudières d'huile bouillante; qu'on gabionne les rues avec des matelas.»

Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines de guerre avec lesquels on a coutume de défendre une ville contre l'assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds, entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents:

«Oh! si le Seigneur voulait donc permettre qu'on achevât de prendre cette île, et que je me visse ou mort ou délivré de cette grande angoisse!»

Le ciel accueillit sa prière; et, quand il l'espérait le moins, il entendit des voix qui criaient:

«Victoire, victoire! les ennemis battent en retraite. Allons, seigneur gouverneur, levez-vous; venez jouir du triomphe et répartir les dépouilles conquises sur l'ennemi par la valeur de cet invincible bras.

— Qu'on me lève», dit d'une voix défaillante le dolent Sancho. On l'aida à se relever, et, dès qu'il fut debout, il dit: