«Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir Votre Grâce, quoiqu'il nous soit très-pénible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chrétienne nous obligent à vous regretter; mais personne n'ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l'endroit où il a gouverné, à faire d'abord résidence.[276] Que Votre Grâce rende compte des dix jours passés depuis qu'elle a le gouvernement, et qu'elle s'en aille ensuite avec la paix de Dieu.
— Personne ne peut me demander ce compte, répondit Sancho, à moins que le duc, mon seigneur, ne l'ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l'ongle. D'ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n'est pas besoin d'autre preuve pour justifier que j'ai gouverné comme un ange.
— Pardieu, le grand Sancho a raison, s'écria le docteur Récio, et je suis d'avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchanté de le revoir.»
Tous les autres tombèrent d'accord, et le laissèrent partir, après avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu'il pourrait désirer pour les aises de sa personne et la commodité de son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu d'orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui; que, le chemin étant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l'embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi émerveillés de ses propos que de sa résolution si énergique et si discrète.
Chapitre LIV
Qui traite de choses relatives à cette histoire, et non à nulle autre
Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté don Quichotte à leur vassal pour le motif précédemment rapporté; et comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui plutôt que d'avoir doña Rodriguez pour belle-mère, ils imaginèrent de mettre à sa place un laquais gascon, appelé Tosilos, en l'instruisant bien à l'avance de tout ce qu'il aurait à faire. Au bout de deux jours, le duc dit à don Quichotte que, dans quatre jours, son adversaire viendrait se présenter en champ clos, armé de toutes pièces, et soutenir que la demoiselle mentait par la moitié de sa barbe entière, si elle persistait à prétendre qu'il lui eût donné parole de mariage. Don Quichotte reçut ces nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire merveilles en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur qu'il s'offrît une telle occasion de montrer aux seigneurs ses hôtes jusqu'où s'étendait la valeur de son bras formidable. Aussi attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre jours, qui semblaient, au gré de son désir, durer quatre cents siècles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laissé passer bien d'autres choses, et revenons tenir compagnie à Sancho, qui, moitié joyeux, moitié triste, cheminait sur son âne, venant chercher son maître, dont il aimait mieux retrouver la compagnie que d'être gouverneur de toutes les îles du monde.
Or, il arriva qu'avant de s'être beaucoup éloigné de l'île de son gouvernement, car jamais il ne se mit à vérifier si c'était une île, une ville, un bourg ou un village qu'il avait gouverné, il vit venir sur le chemin qu'il suivait six pèlerins avec leurs bourdons, de ces étrangers qui demandent l'aumône en chantant. Arrivés auprès de lui, ces pèlerins se rangèrent sur deux files, et se mirent à chanter en leur jargon, ce que Sancho ne pouvait comprendre; seulement il leur entendit prononcer distinctement le mot _aumône, _d'où il conclut que c'était l'aumône qu'ils demandaient en leur chanson; et comme, à ce que dit Cid Hamet, il était essentiellement charitable, il tira de son bissac le demi- pain et le demi-fromage dont il s'était pourvu, et leur en fit cadeau en leur disant par signes qu'il n'avait pas autre chose à leur donner. Les étrangers reçurent cette charité de bien bon coeur, et ajoutèrent aussitôt: Quelt, guelt[277]!
— Je n'entends pas ce que vous me demandez, braves gens», répondit Sancho.
Alors l'un d'eux tira une bourse de son sein et la montra à Sancho, pour lui faire entendre que c'était de l'argent qu'ils lui demandaient. Mais Sancho se mettant le pouce contre la gorge, et étendant les doigts de la main, leur fit comprendre qu'il n'avait pas dans ses poches trace de monnaie; puis, piquant le grison, il passa au milieu d'eux. Mais, au passage, l'un de ces étrangers, l'ayant regardé avec attention, se jeta au-devant de lui, le prit dans ses bras par la ceinture, et s'écria d'une voix haute, en bon castillan: