— Je ne te comprends pas, Sancho, dit Ricote, mais il me semble que tout ce que tu dis est pure extravagance. Qui diable t'aurait donné des îles à gouverner? Est-ce qu'il n'y a pas dans le monde des hommes plus habiles que toi pour en faire des gouverneurs? Tais-toi, Sancho, et reprends ton bon sens, et vois si tu veux venir avec moi, comme je te l'ai dit, pour m'aider à emporter le trésor que j'ai enfoui, et qui est si gros, en vérité, qu'on peut bien l'appeler un trésor. Je te donnerai, je te le répète, de quoi vivre le reste de tes jours.

— Je t'ai déjà dit, Ricote, que je ne veux pas, répliqua Sancho; contente-toi de ce que je ne te découvre point, continue ton chemin, à la garde de Dieu, et laisse-moi suivre le mien, car je sais le proverbe: «Ce qui est bien acquis se perd, et ce qui est mal acquis se perd et son maître aussi.»

— Je ne veux pas insister, Sancho, reprit Ricote; mais, dis-moi, étais-tu au pays quand ma femme, ma fille et mon beau-frère l'ont quitté?

— Oui, j'y étais, répondit Sancho, et je puis te dire qu'à son départ ta fille était si belle, que tous les gens du village sont sortis pour la voir passer, et tous disaient que c'était la plus belle créature du monde. Elle s'en allait pleurant et embrassant ses amies, ses connaissances, tous ceux qui venaient la voir, et les priait de la recommander à Dieu et à Notre-Dame, sa sainte mère. Et c'était d'une façon si touchante qu'elle m'en a fait pleurer, moi qui ne suis guère pleureur d'habitude. Par ma foi, bien des gens eurent le désir de la cacher, ou d'aller l'enlever sur la grand'route; mais la crainte de désobéir à l'édit du roi les retint. Celui qui se montra le plus passionné, ce fut don Pédro Grégorio[281], ce jeune héritier de majorat, si riche, que tu connais bien, et qui en était, dit-on, très amoureux. Le fait est que, depuis qu'elle est partie, on ne l'a plus revu dans le pays, et nous pensons qu'il s'est mis à sa poursuite pour l'enlever. Mais jusqu'à présent, on n'a pas su la moindre chose.

— J'avais toujours eu le soupçon, dit Ricote, que ce gentilhomme aimait ma fille; mais, plein de confiance en la vertu de ma Ricota, je ne m'étais jamais embarrassé qu'il en fût épris; car tu auras ouï dire, Sancho, que bien rarement les femmes morisques se sont mêlées par amour avec les vieux chrétiens; et ma fille, qui, à ce que je crois, mettait plus de zèle à être chrétienne qu'amoureuse, ne se sera pas beaucoup souciée des poursuites de ce gentilhomme à majorat.

— Dieu le veuille, répliqua Sancho, car cela n'irait ni à l'un ni à l'autre. Mais laisse-moi partir, Ricote, mon ami; je veux rejoindre ce soir mon maître don Quichotte.

— Que Dieu t'accompagne, frère Sancho; voici que déjà mes compagnons se frottent les yeux, et il est temps de poursuivre notre chemin.»

Aussitôt ils s'embrassèrent tous deux tendrement; Sancho monta sur son âne, Ricote empoigna son bourdon, et ils se séparèrent.

Chapitre LV

Des choses qui arrivèrent en chemin à Sancho et d'autres qui feront plaisir à voir