«Je tiens à bon augure, frères, d'avoir vu ce que vous m'avez fait voir; car ces saints chevaliers exercèrent la profession que j'exerce, qui est celle des armes, avec cette différence, toutefois, qu'ils étaient saints et qu'ils combattirent à la manière divine, tandis que je suis pécheur et que je combats à la manière des hommes. Ils conquirent le ciel à force de bras, car le ciel se laisse prendre de force[288]; et moi, jusqu'à présent, je ne sais trop ce que j'ai conquis à force de peines. Mais si ma Dulcinée du Toboso pouvait échapper à celles qu'elle endure, peut- être que, mon sort s'améliorant et ma raison reprenant son empire, j'acheminerais mes pas dans une meilleure route que celle où je suis engagé.

— Que Dieu t'entende, et que le péché fasse la sourde oreille!» dit tout bas Sancho.

Ces hommes ne furent pas moins étonnés des propos de don Quichotte que de sa figure, bien qu'ils ne comprissent pas la moitié de ce qu'il voulait dire. Ils achevèrent de dîner, chargèrent leurs images sur leurs épaules, et, prenant congé de don Quichotte, continuèrent leur route.

Pour Sancho, comme s'il n'eût jamais connu son seigneur, il resta tout ébahi de sa science, s'imaginant qu'il n'y avait histoire au monde qu'il n'eût gravée sur l'ongle et plantée dans la mémoire.

«En vérité, seigneur notre maître, lui dit-il, si ce qui nous est arrivé aujourd'hui peut s'appeler aventure, elle est assurément l'une des plus douces et des plus suaves qui nous soient arrivées dans tout le cours de notre pèlerinage. Nous en sommes sortis sans alarme et sans coups de bâton; nous n'avons pas mis l'épée à la main, ni battu la terre de nos corps, ni souffert les tourments de la famine; Dieu soit béni, puisqu'il m'a laissé voir une telle chose de mes propres yeux.

— Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; mais fais attention que tous les temps ne se ressemblent pas, et qu'on ne court pas toujours la même chance. Quant aux choses du hasard que le vulgaire appelle communément augures, et qui ne se fondent sur aucune raison naturelle, celui qui se pique d'être sensé les juge et les tient pour d'heureuses rencontres. Qu'un de ces gens superstitieux se lève de bon matin, qu'il sorte de sa maison, et qu'il rencontre un moine de l'ordre du bienheureux saint François, le voilà qui tourne le dos comme s'il avait rencontré un griffon, et qui s'en revient chez lui. Qu'un autre répande le sel sur la table, et voilà que la mélancolie se répand sur son coeur, comme si la nature était obligée de donner avis des disgrâces futures par de si petits moyens. L'homme sensé et chrétien ne doit pas juger sur des vétilles de ce que le ciel veut faire. Scipion arrive en Afrique, trébuche en sautant à terre, et voit que ses soldats en tirent mauvais augure. Mais lui, embrassant le sol: «Tu ne pourras plus m'échapper, Afrique, s'écrie-t-il, car je te tiens dans mes bras.» Ainsi donc, Sancho, la rencontre de ces saintes images a été pour moi un heureux événement.

— Je le crois bien, répondit Sancho; mais je voudrais que Votre Grâce me dît une chose: Pourquoi les Espagnols, quand ils veulent livrer quelque bataille, disent-ils, en invoquant saint Jacques Matamoros: «Saint Jacques, et ferme, Espagne[289]?» Est-ce que, par hasard, l'Espagne est ouverte et qu'il soit bon de la fermer? ou quelle cérémonie est-ce là?

— Que tu es simple, Sancho! répondit don Quichotte; fais donc attention que ce grand chevalier de la Croix-Vermeille, Dieu l'a donné pour patron à l'Espagne, principalement dans les sanglantes rencontres qu'ont eues les Espagnols avec les Mores. Aussi l'invoquent-ils comme leur défenseur dans toutes les batailles qu'ils livrent, et bien des fois on l'a vu visiblement attaquer, enfoncer et détruire des escadrons sarrasins. C'est une vérité que je pourrais justifier par une foule d'exemples tirés des histoires espagnoles les plus véridiques.»

Changeant alors d'entretien, Sancho dit à son maître:

«Je suis émerveillé, seigneur, de l'effronterie de cette Altisidore, la demoiselle de la duchesse. Elle doit être bravement blessée par ce petit drôle qu'on appelle Amour. C'est, dit-on, un chasseur aveugle qui, tout myope qu'il est, ou plutôt sans yeux, s'il prend un coeur pour but, il l'atteint si petit qu'il soit, et le perce de part en part avec ses flèches. J'ai bien ouï dire que, contre la pudeur et la sagesse des filles, les flèches de l'Amour s'émoussent et se brisent; mais il paraît que, dans cette Altisidore, elles s'aiguisent plutôt que de s'émousser.