— C'est aussi ce que je crois, reprit don Juan; et, si cela était possible, il faudrait ordonner que personne n'eût l'audace d'écrire sur les aventures du grand don Quichotte, si ce n'est Cid Hamet, son premier auteur, de la même façon qu'Alexandre ordonna que personne n'eût l'audace de faire son portrait, si ce n'est Apelle.
— Mon portrait, le fasse qui voudra, dit don Quichotte; mais qu'on ne me maltraite pas, car la patience finit par tomber quand on la charge d'injures.
— Quelle injure peut-on faire au seigneur don Quichotte, répondit don Juan, dont il ne puisse aisément se venger, à moins qu'il ne la pare avec le bouclier de sa patience, qui est large et fort, à ce que j'imagine?»
Ce fut dans ces entretiens et d'autres semblables que se passa une grande partie de la nuit; et, bien que don Juan et son ami pressassent don Quichotte de lire un peu plus du livre pour voir quelle gamme il chantait, on ne put l'y décider. Il répondit qu'il tenait le livre pour lu tout entier, qu'il le maintenait pour impertinent d'un bout à l'autre, et qu'il ne voulait pas, si jamais son auteur venait à savoir qu'on le lui eût mis entre les mains, lui donner la joie de croire qu'il en avait fait lecture. «D'ailleurs, ajouta-t-il, la pensée même doit se détourner des choses obscènes et ridicules, à plus forte raison les yeux.[295]« On lui demanda où il avait résolu de diriger sa route. Il répondit qu'il allait à Saragosse, pour se trouver aux fêtes appelées _joutes du harnais, _qu'on célèbre chaque année dans cette ville. Don Juan lui dit alors que cette nouvelle histoire racontait comment don Quichotte, ou quel que fût celui qu'elle appelait ainsi, avait assisté, dans la même ville, à une course de bague, dépourvue d'invention, pauvre de style, misérable en descriptions de livrées; mais, en revanche, riche en niaiseries.[296]
«En ce cas-là, répliqua don Quichotte, je ne mettrai point les pieds à Saragosse, et je publierai ainsi, à la face du monde, le mensonge de ce moderne historien, et les gens pourront se convaincre que je ne suis pas le don Quichotte dont il parle.
— Ce sera fort bien fait, reprit don Géronimo; et d'ailleurs il y a d'autres joutes à Barcelone, où le seigneur don Quichotte pourra montrer son adresse et sa valeur.
— Voilà ce que je pense faire, répliqua don Quichotte; mais que Vos Grâces veuillent bien me permettre, car il en est l'heure, d'aller me mettre au lit, et qu'elles me comptent désormais au nombre de leurs meilleurs amis et serviteurs.
— Moi aussi, ajouta Sancho, peut-être leur serai-je bon à quelque chose.»
Sur cela, prenant congé de leurs voisins, don Quichotte et Sancho regagnèrent leur chambre, et laissèrent don Juan et don Géronimo tout surpris du mélange qu'avait fait le chevalier de la discrétion et de la folie. Du reste ils crurent fermement que c'étaient bien les véritables don Quichotte et Sancho, et non ceux qu'avait dépeints leur historien aragonais.
Don Quichotte se leva de grand matin, et, frappant à la cloison de l'autre chambre, il dit à ses hôtes un dernier adieu. Sancho paya magnifiquement l'hôtelier, mais lui conseilla de vanter un peu moins l'abondance de son hôtellerie, ou de la tenir désormais mieux approvisionnée.