À ces mots, le général sauta de l'entre-pont.

«Allons, enfants! dit-il, qu'il ne nous échappe pas. Ce doit être quelque brigantin des corsaires d'Alger que la vigie signale.»

Les trois autres galères s'approchèrent de la capitane, pour savoir ce qu'elles avaient à faire. Le général ordonna à deux d'entre elles de prendre la haute mer, tandis qu'il irait terre à terre avec la troisième, de façon que le brigantin ne pût les éviter. La chiourme fit force de rames, poussant les galères avec tant de furie, qu'elles semblaient voler sur l'eau. Celles qui avaient pris la haute mer découvrirent, à environ deux milles, un bâtiment auquel on supposa, à vue d'oeil, quatorze ou quinze bancs de rames, ce qui était vrai. Quand ce bâtiment aperçut les galères, il se mit en chasse avec l'intention et l'espoir d'échapper par sa légèreté. Mais mal lui en prit, car la galère capitane était l'un des navires les plus légers qui naviguassent en mer. Elle gagnait tellement d'avance, que ceux du brigantin virent aussitôt qu'ils ne pouvaient échapper. Aussi l'arraez[318] voulait-il qu'on abandonnât les rames et qu'on se rendît, pour ne point irriter le commandant de nos galères. Mais le sort, qui en avait ordonné d'une autre façon, voulut qu'au moment où la capitane arrivait si près que ceux du bâtiment chassé pouvaient entendre qu'on leur criait de se rendre, deux Turcs ivres, qui se trouvaient avec douze autres sur ce brigantin, tirèrent leurs arquebuses et frappèrent mortellement deux de nos soldats montés sur les bordages. À cette vue, le général fit serment de ne pas laisser en vie un seul de ceux qu'il prendrait dans le brigantin. Il l'assaillit avec furie, mais le petit navire échappa au choc en passant sous les rames. La galère le dépassa de plusieurs noeuds. Se voyant perdus, ceux du brigantin déployèrent les voiles pendant que la galère tournait, puis, à voiles et à rames, se mirent en chasse de nouveau. Mais leur diligence ne put pas les servir autant que les avait compromis leur audace; car la capitane, les atteignant à demi-mille environ, leur jeta dessus un rang de rames, et les prit tous vivants. Les autres galères arrivèrent en ce moment, et toutes quatre revinrent avec leur prise sur la plage, où les attendaient une multitude de gens, curieux de voir ce qu'elles ramenaient. Le général jeta l'ancre près de terre, et s'aperçut que le vice-roi de la ville était sur le port.[319] Il fit mettre l'esquif à l'eau pour le chercher, et commanda d'amener la vergue pour y prendre l'_arraez, _ainsi que les autres Turcs pris dans le brigantin, et dont le nombre s'élevait à trente-six, tous beaux hommes, et la plupart arquebusiers.

Le général demanda quel était l'_arraez _du brigantin; et l'un des captifs, qu'on reconnut ensuite pour renégat espagnol, répondit en langue castillane:

«Ce jeune homme, seigneur, que tu vois là, est notre arraez» et il lui montrait un des plus beaux et des plus aimables garçons que se pût peindre l'imagination humaine. Son âge ne semblait pas atteindre vingt ans.

«Dis-moi, chien inconsidéré, lui demanda le général, qui t'a poussé à tuer mes soldats, quand tu voyais qu'il était impossible d'échapper? Est-ce là le respect qu'on garde aux capitaines? et ne sais-tu pas que la témérité n'est pas de la vaillance? Les espérances douteuses peuvent rendre les hommes hardis, mais non pas téméraires.»

L'_arraez _allait répondre, mais le général ne put attendre sa réponse, parce qu'il accourut recevoir le vice-roi, qui entrait dans la galère, suivi de quelques-uns de ses gens et d'autres personnes de la ville.

«Vous avez fait là une bonne chasse, seigneur général! dit le vice-roi.

— Fort bonne en effet, répondit le général, et Votre Excellence va la voir pendue à cette vergue.

— Pourquoi pendue? reprit le vice-roi.