On s'occupa aussitôt des moyens de tirer Gaspar Grégorio du péril où il était resté. Ricote offrit pour sa délivrance plus de deux mille ducats qu'il avait en perles et en bijoux. Plusieurs moyens furent mis en avant; mais aucun ne valut celui que proposa le renégat espagnol dont on a parlé. Il s'offrit de retourner à Alger dans quelque petit bâtiment d'environ six bancs de rames, mais armé de rameurs chrétiens, parce qu'il savait où, quand et comment on pourrait débarquer, et qu'il connaissait aussi la maison où l'on avait enfermé don Gaspar. Le général et le vice-roi hésitaient à se fier au renégat, et surtout à lui confier les chrétiens qui devraient occuper les bancs des rameurs. Mais Ana- Félix répondit de lui, et Ricote s'engagea à payer le rachat des chrétiens s'ils étaient livrés. Quand cet avis fut adopté, le vice-roi descendit à terre, et don Antonio Moréno emmena chez lui la Morisque et son père, après que le vice-roi l'eut chargé de les accueillir et de les traiter avec tous les soins imaginables, offrant de contribuer à ce bon accueil par tout ce que renfermait sa maison; tant étaient vives la bienveillance et l'affection qu'avait allumées dans son coeur la beauté d'Ana-Félix!

Chapitre LXIV

Où l'on traite de l'aventure qui donna le plus de chagrin à don Quichotte, de toutes celles qui lui étaient alors arrivées

La femme de don Antonio Moréno, à ce que dit l'histoire, sentit un grand plaisir à voir Ana-Félix dans sa maison. Elle l'y reçut avec beaucoup de prévenances, aussi éprise de ses attraits que de son amabilité; car la Morisque brillait également par l'esprit et par la figure. Tous les gens de la ville venaient comme à son de cloche la voir et l'admirer.

Don Quichotte dit à don Antonio que le parti qu'on avait pris pour la délivrance de don Grégorio ne valait rien, qu'il était plus dangereux que convenable, et qu'on aurait mieux fait de le porter lui-même, avec ses armes et son cheval, en Berbérie, d'où il aurait tiré le jeune homme, en dépit de toute la canaille musulmane, comme avait fait don Gaïféros pour son épouse Mélisandre.

«Prenez donc garde, dit Sancho, en entendant ce propos, que le seigneur don Gaïféros enleva son épouse de terre ferme et qu'il l'emmena en France par la terre ferme; mais là-bas, si, par hasard, nous enlevons don Grégorio, par où l'amènerons-nous en Espagne, puisque la mer est au milieu?

— Il y a remède à tout, excepté à la mort, répondit don Quichotte; le bateau s'approchera de la côte, et nous nous y embarquerons, quand le monde entier s'y opposerait.

— Votre Grâce arrange fort bien les choses, reprit Sancho; mais du dit au fait, il y a long trajet. Moi, je m'en tiens au renégat, qui me semble très homme de bien, et de très-charitables entrailles.

— D'ailleurs, ajouta don Antonio, si le renégat ne réussit point dans son entreprise, on adoptera ce nouvel expédient, et on fera passer le grand don Quichotte en Berbérie.»

À deux jours de là, le renégat partit sur un bâtiment léger de six rames par bordage, monté par de vaillants rameurs; et, deux jours après, les galères prirent la route du Levant, le général ayant prié le vice-roi de l'informer de ce qui arriverait pour la délivrance de don Grégorio et de la suite des aventures d'Ana- Félix. Le vice-roi lui en fit la promesse.