Sancho voulait répliquer, mais il en fut empêché par la vue d'un lièvre qui venait en fuyant à travers la campagne, poursuivi par une meute de lévriers. La pauvre bête, tout épouvantée, vint se réfugier et se blottir sous les pieds du grison.
Sancho prit le lièvre à la main et le présenta à don Quichotte, qui ne cessait de répéter:
«_Malum signum, malum signum. _Un lièvre fuit, des lévriers le poursuivent; c'en est fait, Dulcinée ne paraîtra plus.
— Vous êtes vraiment étrange, dit Sancho; supposons que ce lièvre soit Dulcinée du Toboso, et ces lévriers qui le poursuivent les enchanteurs malandrins qui l'ont changée en paysanne; elle fuit, je l'attrape, et la remets au pouvoir de Votre Grâce, qui la tient dans ses bras et la caresse à son aise. Quel mauvais signe est-ce là? et quel mauvais présage peut-on tirer d'ici?»
Les deux petits querelleurs s'approchèrent pour voir le lièvre, et Sancho leur demanda pourquoi ils se disputaient. Ils répondirent que celui qui avait dit: «Tu ne la reverras plus de ta vie» avait pris à l'autre une petite cage à grillons qu'il pensait bien ne jamais lui rendre. Sancho tira de sa poche une pièce de six blancs, et la donna au petit garçon pour sa cage, qu'il mit dans les mains de don Quichotte en disant:
«Allons, Seigneur, voilà ces mauvais présages rompus et détruits; et ils n'ont pas plus de rapport avec nos affaires, à ce que j'imagine, tout sot que je suis, que les nuages de l'an passé. Si j'ai bonne mémoire, j'ai ouï dire au curé de notre village que ce n'est pas d'une personne chrétienne et éclairée de faire attention à ces enfantillages; et Votre Grâce m'a dit la même chose ces jours passés, en me faisant comprendre que tous ces chrétiens qui regardent aux présages ne sont que des imbéciles. Il ne faut pas appuyer le pied là-dessus; passons outre et entrons dans le pays.»
Les chasseurs arrivèrent, demandèrent leur lièvre, que don Quichotte rendit; puis le chevalier se remit en marche et rencontra, à l'entrée du village, le curé et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pré en récitant leur bréviaire. Or, il faut savoir que Sancho Panza avait jeté sur le grison, par-dessus le paquet des armes, et pour lui servir de caparaçon, la tunique en bouracan parsemée de flammes peintes dont on l'avait affublé dans le château du duc, la nuit où Altisidore ressuscita; il avait aussi posé la mitre pointue sur la tête de l'âne, ce qui faisait la plus étrange métamorphose et le plus singulier accoutrement où jamais baudet se fût vu dans le monde. Les deux aventuriers furent aussitôt reconnus par le curé et le bachelier, qui accoururent à eux les bras ouverts. Don Quichotte mit pied à terre, et embrassa étroitement ses deux amis. Les polissons du village, qui sont des lynx dont on ne peut se débarrasser, aperçurent de loin la mitre du grison, et, accourant le voir, ils se disaient les uns aux autres:
«Holà! enfants, holà! hé! venez voir l'âne de Sancho Panza, plus galant que Mingo Revulgo[352], et la bête de don Quichotte, plus maigre aujourd'hui que le premier jour!»
Finalement, entourés de ces polissons et accompagnés du curé et de Carrasco, ils entrèrent dans le pays et furent tout droit à la maison de don Quichotte, où ils trouvèrent sur la porte la gouvernante et la nièce, auxquelles était parvenue déjà la nouvelle de leur arrivée. On avait, ni plus ni moins, donné la même nouvelle à Thérèse Panza, femme de Sancho, laquelle, échevelée et demi-nue, traînant par la main Sanchica sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais, ne le voyant point paré et attifé comme elle pensait que devait être un gouverneur, elle s'écria:
«Eh! mari, comme vous voilà fait! il me semble que vous venez à pied, comme un chien, et les pattes enflées. Vous avez plutôt la mine d'un mauvais sujet que d'un gouverneur.