— Ô princesse! répondit Sancho Panza, ô dame universelle du Toboso! comment! votre coeur magnanime ne s'attendrit pas en voyant agenouillé devant votre sublime présence la colonne et la gloire de la chevalerie errante?»
L'une des deux autres entendant ce propos:
«Ohé! dit-elle, ohé! viens donc que je te torche, bourrique du beau-père.[72] Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille qu'eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le nôtre, si vous ne voulez qu'il vous en cuise.
— Lève-toi, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je vois que la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a fermé tous les chemins par où pouvait venir quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair.[73] Et toi, ô divin extrême de tous les mérites, terme de l'humaine gentillesse, remède unique de ce coeur affligé qui t'adore! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux, mais non pour d'autres, il a transformé ta beauté sans égale et ta figure céleste en celle d'une pauvre paysanne, pourvu qu'il n'ait pas aussi métamorphosé mon visage en museau de quelque vampire pour le rendre horrible à tes yeux, oh! ne cesse point de me regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission, dans mon agenouillement devant ta beauté contrefaite, avec quelle humilité mon âme t'adore.
— Holà! vous me la baillez belle, répondit la villageoise, et je suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare encore une fois, et laissez-nous passer, nous vous en serons bien obligées.»
Sancho se détourna et la laissa partir, enchanté d'avoir si bien conduit sa fourberie. À peine la villageoise qui avait fait le rôle de Dulcinée se vit-elle libre, qu'elle piqua sa cananée avec un clou qu'elle avait au bout d'un bâton, et se mit à courir le long du pré; mais comme la bourrique sentait la pointe de l'aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit à lâcher des ruades, de manière qu'elle jeta madame Dulcinée par terre. À la vue de cet accident, don Quichotte accourut pour la relever, et Sancho pour arranger le bât, qui était tombé sous le ventre de la bête. Quand le bât fut remis et sanglé, don Quichotte voulut enlever sa dame enchantée, et la porter dans ses bras sur l'ânesse; mais la dame lui en épargna la peine; elle se releva, fit quelques pas en arrière, prit son élan, et, posant les deux mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le bât, plus légère qu'un faucon, et y resta plantée à califourchon comme un homme.
«Vive saint Roch! s'écria Sancho, notre maîtresse saute mieux qu'un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit écuyer de Cordoue ou du Mexique; elle a passé d'un seul bond par- dessus l'arçon de la selle, et, sans éperons, elle fait détaler son hacanée comme un zèbre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en reste; elles courent toutes comme le vent.»
C'était la vérité; car, voyant Dulcinée à cheval, elles avaient donné du talon, et toutes trois enfilèrent la venelle, sans tourner la tête, l'espace d'une grande demi-lieue.
Don Quichotte les suivit longtemps des yeux, et, quand elles eurent disparu, il se tourna vers Sancho:
«Que t'en semble, Sancho? dit-il. Vois quelle haine me portent les enchanteurs! vois jusqu'où s'étend leur malice et leur rancune, puisqu'ils ont voulu me priver du bonheur que j'aurais eu à contempler ma dame dans son être véritable! Oh! oui, je suis né pour être le modèle des malheureux, le blanc qui sert de point de mire aux flèches de la mauvaise fortune. D'ailleurs, remarque, Sancho, que ces traîtres ne se sont point contentés de transformer Dulcinée, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi laide que celle de cette villageoise; mais encore ils lui ont ôté ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne odeur, puisqu'elles sont toujours au milieu des fleurs et des parfums; car il faut que tu apprennes, Sancho, que, lorsque je m'approchai pour mettre Dulcinée sur sa monture (haquenée, suivant toi, mais qui m'a toujours paru une ânesse), elle m'a envoyé une odeur d'ail cru qui m'a soulevé le coeur et empesté l'âme.