Le diable, arrêtant sa voiture, répondit avec douceur:
«Seigneur, nous sommes les comédiens de la compagnie d'Angulo le Mauvais.[78] Ce matin, jour de l'octave de la Fête-Dieu, nous avons joué, dans un village qui est derrière cette colline, la divine comédie des _Cortès de la Mort__[79]__, _et nous devons la jouer ce tantôt dans cet autre village qu'on voit d'ici. Comme c'est tout proche, et pour nous éviter la peine de nous déshabiller et de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la représentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur[80], est vêtue en reine, celui-ci en soldat, celui-là en empereur, et moi en démon; et je suis un des principaux personnages de l'acte sacramentel, car je fais les premiers rôles de cette compagnie. Si Votre Grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n'a qu'à parler; je saurai bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon, rien ne m'échappe et tout m'est connu.
— Par la foi de chevalier errant, reprit don Quichotte, quand je vis ce chariot, j'imaginai que quelque grande aventure venait s'offrir à moi, et je dis à présent qu'il faut toucher de la main les apparences pour parvenir à se détromper. Allez avec Dieu, bonnes gens, et faites bien votre fête, et voyez si je peux vous être bon à quelque chose; je vous servirai de grand coeur et de bonne volonté, car, depuis l'enfance, je suis très-amateur du masque de théâtre, et, quand j'étais jeune, la comédie était ma passion.[81]«
Tandis qu'ils discouraient ainsi, le sort voulut qu'un des acteurs de la compagnie, resté en arrière, arrivât près d'eux. Celui-là était vêtu en fou de cour, avec quantité de grelots, et portant au bout d'un bâton trois vessies de boeuf enflées. Quand ce magot s'approcha de don Quichotte, il se mit à escrimer avec son bâton, à frapper la terre de ses vessies, à sauter de droite et de gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique épouvanta tellement Rossinante, que, sans que don Quichotte fût capable de le retenir, il prit son mors entre les dents et se sauva à travers la campagne avec plus de légèreté que n'en promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le péril où était son maître d'être jeté bas, sauta du grison, et courut à toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit don Quichotte, celui-ci était déjà couché par terre, et auprès de lui Rossinante, qui avait entraîné son maître dans sa chute; fin ordinaire et dernier résultat des vivacités et des hardiesses de Rossinante. Mais à peine Sancho eut-il laissé là sa monture que le diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs, du côté du village où la fête allait se passer. Sancho regardait la fuite de son âne et la chute de son maître, et ne savait à laquelle des deux nécessités il fallait d'abord accourir. Mais pourtant, en bon écuyer, en fidèle serviteur, l'amour de son seigneur l'emporta sur celui de son âne; bien que chaque fois qu'il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du grison, c'était pour lui des angoisses de mort, et il aurait préféré que ces coups lui fussent donnés sur la prunelle des yeux plutôt que sur le plus petit poil de la queue de son âne. Dans cette cruelle perplexité, il s'approcha de l'endroit où gisait don Quichotte, beaucoup plus maltraité qu'il ne l'aurait voulu, et, tandis qu'il l'aidait à remonter sur Rossinante:
«Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l'âne.
— Quel diable? demanda don Quichotte.
— Celui des vessies, reprit Sancho.
— Eh bien, je le lui reprendrai, répliqua don Quichotte, allât-il se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs souterrains de l'enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va lentement, et, avec les mules qui la traînent, je couvrirai la perte du grison.
— Il n'est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur, répondit Sancho; que Votre Grâce calme sa colère. À ce qu'il me paraît, le diable a laissé le grison, et la pauvre bête revient à son gîte.»
Sancho disait vrai, car le diable étant tombé avec l'âne, pour imiter don Quichotte et Rossinante, le diable s'en alla à pied au village, et l'âne revint à son maître.