— Où, Sancho? répliqua don Quichotte; tourne les yeux et regarde par là; tu y verras étendu par terre un chevalier errant, qui, à ce que je m'imagine, ne doit pas être trop joyeux, car je l'ai vu se jeter à bas de cheval et se coucher par terre avec quelques marques de chagrin, et, quand il est tombé, j'ai entendu bruire ses armes.

— Mais où trouvez-vous, reprit Sancho, que ce soit là une aventure?

— Je ne prétends pas dire, reprit don Quichotte, que ce soit là une aventure complète, mais c'en est le commencement; car c'est ainsi que commencent les aventures. Mais chut! écoutons; il me semble qu'il accorde un luth ou une mandoline, et, à la manière dont il crache et se nettoie la poitrine, il doit se préparer à chanter quelque chose.

— En bonne foi, c'est vrai, repartit Sancho, et ce doit être un chevalier amoureux.

— Il n'y a point de chevaliers errants qui ne le soient, reprit don Quichotte; mais écoutons-le, et, s'il chante, par le fil de sa voix nous tirerons le peloton de ses pensées, car l'abondance du coeur fait parler la langue.[86]«

Sancho voulait répliquer à son maître, mais il en fut empêché par la voix du chevalier du Bocage, qui n'était ni bonne ni mauvaise. Ils prêtèrent tous deux attention et l'entendirent chanter ce Sonnet:

«Donnez-moi, madame, une ligne à suivre, tracée suivant votre volonté; la mienne s'y conformera tellement que jamais elle ne s'en écartera d'un point.

«Si vous voulez que, taisant mon martyre, je meure, comptez-moi déjà pour trépassé, et si vous voulez que je vous le confie d'une manière inusitée, je ferai en sorte que l'amour lui-même parle pour moi.

«Je suis devenu à l'épreuve des contraires, de cire molle et de dur diamant, et aux lois de l'amour mon âme se résigne.

«Mol ou dur, je vous offre mon coeur; taillez ou gravez-y ce qui vous fera plaisir; je jure de le garder éternellement.»