— Il me semble plutôt, Sancho, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les banquettes pour voir sans danger la course des taureaux.
— S'il faut dire la vérité, répondit Sancho, les effroyables narines de cet écuyer me tiennent en émoi, et je n'ose pas rester à côté de lui.
— Elles sont telles en effet, reprit don Quichotte, que, si je n'étais qui je suis, elles me feraient aussi trembler. Ainsi, je viens, je vais t'aider à monter où tu veux.»
Pendant que don Quichotte s'arrêtait pour faire grimper Sancho sur le liége, le chevalier des Miroirs avait pris tout le champ nécessaire, et, croyant que don Quichotte en aurait fait de même, sans attendre son de trompette ni autre signal d'attaque[102], il avait fait tourner bride à son cheval, lequel n'était ni plus léger ni de meilleure mine que Rossinante; puis, à toute sa course, qui n'était qu'un petit trot, il revenait à la rencontre de son ennemi. Mais, le voyant occupé à faire monter Sancho sur l'arbre, il retint la bride, et s'arrêta au milieu de la carrière, chose dont son cheval lui fut très-reconnaissant, car il ne pouvait déjà plus remuer.
Don Quichotte, qui crut que son adversaire fondait comme un foudre sur lui, enfonça vigoureusement les éperons dans les flancs efflanqués de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte que, si l'on croit l'histoire, ce fut la seule fois où l'on put reconnaître qu'il avait quelque peu galopé, car jusque-là ses plus brillantes courses n'avaient été que de simples trots[103]. Avec cette furie inaccoutumée, don Quichotte s'élança sur le chevalier des Miroirs, qui enfonçait les éperons dans le ventre de son cheval jusqu'aux talons, sans pouvoir le faire avancer d'un doigt de l'endroit où il s'était comme ancré au milieu de sa course. Ce fut dans cette favorable conjoncture que don Quichotte surprit son adversaire, lequel, empêtré de son cheval et embarrassé de sa lance, ne put jamais venir à bout de la mettre seulement en arrêt. Don Quichotte, qui ne regardait pas de si près à ces inconvénients, vint en toute sûreté, et sans aucun risque, heurter le chevalier des Miroirs, et ce fut avec tant de vigueur, qu'il le fit, bien malgré lui, rouler à terre par-dessus la croupe de son cheval. La chute fut si lourde, que l'inconnu, ne remuant plus ni bras ni jambe, parut avoir été tué sur le coup.
À peine Sancho le vit-il en bas, qu'il se laissa glisser de son arbre, et vint rejoindre son maître. Celui-ci, ayant mis pied à terre, s'était jeté sur le chevalier des Miroirs, et, lui détachant les courroies de l'armet pour voir s'il était mort, et pour lui donner de l'air, si par hasard il était encore vivant, il aperçut… qui pourra dire ce qu'il aperçut, sans frapper d'étonnement, d'admiration et de stupeur ceux qui l'entendront? Il vit, dit l'histoire, il vit le visage même, la figure, l'aspect, la physionomie, l'effigie et la perspective du bachelier Samson Carrasco. À cette vue, il appela Sancho de toutes ses forces:
«Accours, Sancho, s'écria-t-il, viens voir ce que tu verras sans y croire. Dépêche-toi, mon enfant, et regarde ce que peut la magie, ce que peuvent les sorciers et les enchanteurs.»
Sancho s'approcha, et, quand il vit la figure du bachelier Carrasco, il commença à faire mille signes de croix et à réciter autant d'oraisons. Cependant le chevalier renversé ne donnait aucun signe de vie, et Sancho dit à don Quichotte:
«Je suis d'avis, mon bon seigneur, que, sans plus de façon, vous fourriez votre épée dans la bouche à celui-là qui ressemble au bachelier Samson Carrasco; peut-être tuerez-vous en lui quelqu'un de vos ennemis les enchanteurs.
— Tu as, pardieu, raison, dit don Quichotte; car, en fait d'ennemis, le moins c'est le meilleur.»