Pendant que don Quichotte se désarmait, don Lorenzo (ainsi se nommait le fils de don Diego) eut le temps de dire à son père:
«Que faut-il penser, seigneur, de ce gentilhomme que Votre Grâce vient de nous amener à la maison? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu'il est chevalier errant, nous ont jetés, ma mère et moi, dans une grande surprise.
— Je n'en sais vraiment rien, mon fils, répliqua don Diego. Tout ce que je puis dire, c'est que je l'ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu'ils effaçaient ses actions. Mais parle-lui toi-même, tâte le pouls à sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu'à vrai dire, je le tienne plutôt pour fou que pour sage.»
Après cela, don Lorenzo alla, comme on l'a dit, faire compagnie à don Quichotte, et, dans la conversation qu'ils eurent ensemble, don Quichotte dit, entre autres choses, à don Lorenzo:
«Le seigneur don Diego de Miranda, père de Votre Grâce, m'a fait part du rare talent et de l'esprit ingénieux que vous possédez; il m'a dit surtout que Votre Grâce est un grand poëte.
— Poëte, c'est possible, répondit don Lorenzo; mais grand, je ne m'en flatte pas. La vérité est que je suis quelque peu amateur de la poésie, et que j'aime à lire les bons poëtes; mais ce n'est pas une raison pour qu'on me donne le nom de grand poëte, comme a dit mon père.
— Cette humilité me plaît, répondit don Quichotte, car il n'y a pas de poëte qui ne soit arrogant et ne pense de lui-même qu'il est le premier poëte du monde.
— Il n'y a pas non plus de règle sans exception, reprit don Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit poëte et ne pense pas l'être.
— Peu sont dans ce cas, répondit don Quichotte; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier, et qui vous tiennent, à ce que m'a dit votre père, un peu soucieux et préoccupé. Si c'est quelque glose, par hasard, je m'entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchanté de les voir. S'il s'agit d'une joute littéraire[120], que Votre Grâce tâche d'avoir le second prix; car le premier se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s'obtient que par stricte justice, de manière que le troisième devient le second, et que le premier, à ce compte, n'est plus que le troisième, à la façon des licences qui se donnent dans les universités. Mais, cependant, c'est une grande chose que le nom de premier prix.
— Jusqu'à présent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou; continuons. Il me semble, dit-il, que Votre Grâce a fréquenté les écoles; quelles sciences avez-vous étudiées?