— Par ma foi seigneur, répliqua Sancho, il ne faut pas se fier à la décharnée, je veux dire à la mort, qui mange aussi bien l'agneau que le mouton; et j'ai entendu dire à notre curé qu'elle frappait d'un pied égal les hautes tours des rois et les humbles cabanes des pauvres[136]. Cette dame-là, voyez-vous, a plus de puissance que de délicatesse. Elle ne fait pas la dégoûtée; elle mange de tout, s'arrange de tout, et remplit sa besace de toutes sortes de gens, d'âges et de conditions. C'est un moissonneur qui ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne à toute heure, l'herbe sèche et la verte; l'on ne dirait pas qu'elle mâche les morceaux, mais qu'elle avale et engloutit tout ce qui se trouve devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie jamais; et, bien qu'elle n'ait pas de ventre, on dirait qu'elle est hydropique, et qu'elle a soif de boire toutes les vies des vivants, comme on boit un pot d'eau fraîche.

— Assez, assez, Sancho, s'écria don Quichotte; reste là-haut, et ne te laisse pas tomber; car, en vérité, ce que tu viens de dire de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait dire de mieux un bon prédicateur. Je te le répète, Sancho, si, comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu pourrais prendre une chaire dans ta main, et t'en aller par le monde prêcher de jolis sermons.

— Prêche bien qui vit bien, répondit Sancho; quant à moi, je ne sais pas d'autres tologies.

— Et tu n'en a pas besoin non plus, ajouta don Quichotte. Mais ce que je ne puis comprendre, c'est que, la crainte de Dieu étant le principe de toute sagesse, toi qui crains plus un lézard que Dieu, tu en saches si long.

— Jugez, seigneur, de vos chevaleries, répondit Sancho, et ne vous mêlez pas de juger des vaillances ou des poltronneries d'autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout enfant de la commune; et laissez-moi, je vous prie, expédier cette écume; tout le reste serait paroles oiseuses dont on nous demanderait compte dans l'autre vie.»

En parlant ainsi, il revint à l'assaut contre sa casserole, et de si bon appétit, qu'il éveilla celui de don Quichotte, lequel l'aurait aidé sans aucun doute, s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faut remettre au chapitre suivant.

Chapitre XXI

Où se continuent les noces de Camache, avec d'autres événements récréatifs

Au moment où don Quichotte et Sancho terminaient l'entretien rapporté dans le chapitre précédent, on entendit s'élever un grand bruit de voix. C'étaient les laboureurs montés sur les juments, qui, à grands cris et à grande course, allaient recevoir les nouveaux mariés. Ceux-ci s'avançaient au milieu de mille espèces d'instruments et d'inventions, accompagnés du curé, de leurs parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habits de fête.

Dès que Sancho vit la fiancée, il s'écria: