«L'un, dit-il, est intitulé Livre des livrées; j'y décris sept cent trois livrées avec leurs couleurs, chiffres et devises, et les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu'ils voudront dans les temps de fêtes et de réjouissances, sans les aller mendier de personne, et sans s'alambiquer, comme on dit, la cervelle, pour en tirer de conformes à leurs désirs et à leurs intentions. En effet, j'en ai pour le jaloux, pour le dédaigné, pour l'oublié, pour l'absent, qui leur iront juste comme un bas de soie. J'ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler _Métamorphoseos _ou l'_Ovide espagnol, _d'une nouvelle et étrange invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j'y raconte et peins ce que furent la Giralda de Séville, l'Ange de la Madeleine, l'égout de Vécinguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, la Sierra-Moréna, les fontaines de Léganitos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau doré et celle de la Prieure[142]. À chaque chose, j'ajoute les allégories, métaphores et inversions convenables, de façon que l'ouvrage divertisse, étonne et instruise en même temps. J'ai fait encore un autre livre, que j'appelle _Supplément à Virgile Polydore__[143]__, _et qui traite de l'invention des choses; c'est un livre de grand travail et de grande érudition, car toutes les choses importantes que Polydore a omis de dire, je les vérifie et les explique d'une gentille façon. Il a, par exemple, oublié de nous faire connaître le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui fit usage de frictions pour se guérir du mal français. Moi, je le déclare au pied de la lettre, et je m'appuie du témoignage de plus de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j'ai bien travaillé, et si un tel livre doit être utile au monde!»

Sancho avait écouté très-attentivement le récit du cousin:

«Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne chance dans l'impression de vos livres! sauriez-vous me dire… Oh! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le premier qui s'est gratté la tête? il m'est avis que ce dut être notre premier père Adam.

— Ce doit l'être en effet, répondit le cousin, car il est hors de doute qu'Adam avait une tête et des cheveux. Dans ce cas, et puisqu'il était le premier homme du monde, il devait bien se gratter quelquefois.

— C'est ce que je crois aussi, répliqua Sancho. Mais dites-moi maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde?

— En vérité, frère, répondit le cousin, je ne saurais trop décider la chose quant à présent et avant de l'étudier; mais je l'étudierai dès que je serai de retour où sont mes livres, et je vous satisferai la première fois que nous nous verrons, car j'espère que celle-ci ne sera pas la dernière.

— Eh bien! Seigneur, répliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer, quand on le précipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu'au fond des abîmes.

— Pardieu, vous avez raison, mon ami», dit le cousin.

Et don Quichotte ajouta:

«Cette question et cette réponse ne sont pas de toi, Sancho; tu les avais entendu dire à quelqu'un.