La marquise se réveilla dans une agitation inexprimable. Mon père! s'écria-t-elle avec le plus vif enthousiasme, mon père! tu seras satisfait; un vain orgueil ne m'égare point. Tu me l'as dit cent fois, la véritable source du génie est dans l'ame, et je sens que la mienne renferme tout ce qu'il faut pour égaler, pour surpasser peut-être les femmes célèbres dont tu m'appris à révérer le nom!
En achevant ces paroles, Anaïs se relève dans une sorte d'ivresse, et reprend la route du château. L'extrême vivacité de sa démarche, l'éclat extraordinaire que jetait son regard, peu d'heures avant si languissant encore, apprirent à Rosine qu'il venait de s'opérer une grande révolution dans les idées de sa maîtresse; elle l'examinait avec curiosité, et n'osait l'interroger. Anaïs était dans un de ces momens où l'ame ne peut contenir en soi ses transports; elle les laissa éclater devant Rosine, lui raconta la vision qu'elle avait eue, les nouveaux projets dont elle était animée, et lui peignit avec feu la noble joie qu'elle éprouverait le jour où elle pourrait déposer sur le tombeau de son père la palme des arts.
Rosine, qui ne comprenait rien à ce langage, craignit d'abord que la tête de sa maîtresse ne fût égarée; mais quand elle la vit reprendre ses anciennes occupations, visiter ses vassaux, les combler de bienfaits, et sourire avec bonté à l'expression de leur reconnaissance, elle devint tranquille et satisfaite; seulement, elle se répétait quelquefois à elle-même: Il est bien singulier que ce changement favorable soit l'effet d'un simple songe. Elle ignorait que l'infortune ou la félicité, la mort ou la vie d'une personne douée d'un cœur sensible et d'une imagination ardente, repose souvent en entier sur la perte ou le retour d'une seule illusion.
CHAPITRE X.
Pendant les deux mois que madame de Simiane resta seule à la campagne, elle composa un petit poëme, intitulé: La Mort du Père de Famille. Ce morceau, dont la couleur avait quelque chose de la noblesse et de la simplicité antique, était rempli de sentiment, de mélancolie et de grâces. Revenue à Paris, elle le montra à Mr. D., qui lui demanda la permission d'en prendre une copie. Quel fut son étonnement, lorsque, quelque temps après, il lui apporta la nouvelle qu'elle avait remporté le prix des jeux floraux.
Cette première faveur des arts causa un doux ravissement à la marquise; cependant il ne fut pas sans mélange de tristesse. O mon père! s'écria-t-elle, pourquoi n'as-tu pas vécu assez long-temps pour être témoin de mon succès? Tu me presserais plus tendrement sur ton sein; je verrais des larmes de plaisir humecter tes paupières; ton regard se fixerait sur ta fille, avec autant d'orgueil que d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a refusé cette joie; je ne sentirai plus l'étreinte de tes caresses paternelles! C'est sans retour qu'elles me sont ravies! Je te cherche, je t'appelle vainement; tu ne me vois plus, tu ne m'entends plus!—Il vous voit, il vous entend, il vous inspire, prononce Mr. D. d'un ton touchant et solennel. Continuez à parcourir avec ardeur la carrière où vous venez d'entrer avec éclat; espérez tout du feu divin qui vous anime; plus heureuse que vos modèles, c'est au sentiment le plus pur, le plus louable, que vous devrez vos éclatans trophées.
Digne ami, s'écria Mme. de Simiane, digne ami, je n'en doute pas, c'est mon père lui-même qui me parle par votre organe. Je vous dois déjà de n'avoir pas succombé à mes maux; faites que je vous doive davantage. J'ai besoin d'un guide, d'un appui; j'ai besoin surtout d'aimer et d'être aimée. Ne voulez-vous pas remplacer le tendre protecteur que m'avait donné la nature?—Si je le veux! aimable Anaïs! si je le veux! ah! dès long-temps je vous chéris en père.—Je rends grâces à mes cheveux blancs, qui vous engagent à m'en accorder les priviléges.
Mr. D. donna quelques conseils à madame de Simiane, relativement à ses travaux, et à la conduite qu'elle devait tenir désormais. Il l'engagea à ne plus faire de sa maison une solitude: vous devez, dit-il, à votre rang, aux goûts du marquis, de recevoir du monde; vous vous devez enfin à vous-même de montrer de la déférence à l'homme dont vous portez le nom, et, croyez-moi, quand on sait ordonner son temps, la société ne nous enlève que celui que la raison exigerait qu'on donnât au repos.
Anaïs promit de se régler en tout, d'après les avis de Mr. D. Cet accord fait, elle partit à la hâte pour sa campagne, d'où elle revint aussitôt après qu'elle eut déposé la fleur académique sur la tombe sacrée.