Un matin que madame de Simiane était plus fatiguée que jamais de l'oisiveté de son cœur, et qu'elle avait en vain cherché une distraction dans la musique et dans la lecture, elle fut à son jardin, en fit nonchalamment le tour, vint s'asseoir sur un banc de gazon, et traça ces vers sur un des feuillets de son souvenir:
Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse,
Suis-je triste au sein des plaisirs?
Quand tout sourit à mes désirs,
Pourquoi ne suis-je pas heureuse?
Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil
La foule des rians mensonges?
Pourquoi, dans les bras du sommeil,
Ne trouvai-je plus de doux songes?
Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains
N'excitent-ils plus mon délire?
Pourquoi mon infidelle lyre
S'échappe-t-elle de mes mains?
Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines,
Et m'abreuve de ses langueurs?
Quand mon ame n'a point de peines,
Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?
Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche.
Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait trouvé.
Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur cour, se promirent de mettre à profit cette découverte.
Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre. Abusée par la pureté de son cœur, et par sa profonde sensibilité, elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner qu'ils pussent former des vœux dont elle eût à rougir; mais une femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le passé et dans l'avenir.