CHAPITRE XIV.
Le mouvement irréfléchi de madame de Simiane n'était point échappé à M. de Lamerville. Il en avait tiré un augure favorable pour ses desseins, et ne se trouvait plus tête-à-tête avec elle, sans lui parler de son neveu: il lui montrait les lettres qu'il recevait de lui, les réponses qu'il y faisait. Le nom de la marquise se trouvait souvent répété dans cette correspondance: ce n'était pas sans trouble qu'elle le voyait tracé dans les lettres du général, quoiqu'il ne s'y trouvât que par politesse: elle attendait l'heure de la poste avec la même impatience que le faisait M. de Lamerville. Le courier venait-il à manquer, elle ne pouvait se mettre à l'étude de tout le jour. Toute sa nuit se passait sans sommeil. La nouvelle d'un combat près de se livrer, la jetait dans une agitation affreuse.
Une bataille sanglante eut lieu dans la partie de l'Allemagne où le général de Lamerville commandait. On répandit le faux bruit que les Français avaient été battus, et que plusieurs de leurs officiers généraux étaient tués. Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on reçût, au château, aucune nouvelle de l'armée. Madame de Simiane, en proie à la plus cruelle inquiétude, la cachait pourtant avec soin, par le généreux motif (du moins elle le croyait) de ne point augmenter celle de M. de Lamerville.
La contrainte qu'elle s'imposait, ajoutant à sa tristesse, elle essayait de la distraire par de longues promenades au dehors: ses pas ne la conduisaient plus dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient toujours, d'eux-mêmes, vers la grande route. Un matin, qu'elle ne faisait que d'y entrer, elle vit de loin venir un soldat vétéran qui marchait avec peine: il avait une jambe de bois; il portait un bras en écharpe. Cet aspect la fit frémir; elle précipita sa marche, le joignit, et lui demanda s'il revenait de l'armée d'Allemagne.—Oui, Madame, répondit-il, j'en arrive.—La dernière bataille?—Nous a couverts de gloire; l'ennemi a été repoussé à plus de vingt lieues: notre chef a fait des prodiges de valeur. Mais qui pourrait s'en étonner? N'est-ce donc pas l'habitude du général de Lamerville? (Le cœur d'Anaïs palpita doucement.) Vous serviez sous M. de Lamerville?—J'ai fait avec lui ces deux dernières campagnes, et c'est presque à ses côtés que j'ai eu le bonheur de perdre ma jambe.—Le bonheur! ô dieux!—Sans doute, le bonheur; cet accident, auquel un militaire doit être préparé, m'a valu les bontés de mon digne chef: il est venu me voir à l'hôpital, il m'a fait panser devant lui, m'a recommandé aux soins des chirurgiens, et m'a enjoint de venir le trouver à son camp dès que je serais guéri. Vous jugez que je n'ai pas manqué d'y aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le gouvernement t'a accordé les invalides; va jouir du repos au milieu de tes braves frères d'armes. J'ai appris que ta famille est honnête et pauvre, voilà de quoi la soulager; adieu. En me disant ces mots, il m'a remis une bourse qui contenait vingt pièces d'or. Je vais porter cet or à ma fille Claudine, qui est veuve et mère de quatre enfans. Quant à la bourse, je la garderai jusqu'à ma mort, et la léguerai à l'aîné de mes petits-fils; elle lui apprendra son devoir.—Votre fille demeure-t-elle près d'ici?—A environ deux lieues, au village d'Aulnay.—Vous êtes trop las pour risquer de faire maintenant ce chemin; venez vous reposer chez moi; je vous y ferai servir une bonne collation, et vous y verrez l'oncle de votre général.—Est-il possible?—Cela ne tient qu'à vous, brave homme.—Eh bien! n'ai-je pas raison de dire que le ciel m'a favorisé, quand il permit qu'un boulet m'emportât la jambe. Qui ne voudrait, au prix que j'en reçois, avoir perdu les deux!
La marquise, attendrie, passa le bras du vétéran sous le sien, et rallentit son pas, afin qu'il pût la suivre sans fatigue: elle poursuivit ainsi sa route jusqu'à Villemonble. Le vieil invalide, heureux et fier d'être conduit et soutenu par une femme jeune, élégante et belle, arriva au château, le front aussi resplendissant de joie, que l'est celui d'un soldat qui vient de planter le drapeau victorieux sur les remparts d'une ville prise d'assaut.
CHAPITRE XV.
Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son sang.
Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis. Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle le fit conduire à Aulnay.