La pauvre femme ne dit rien, mais Petite mère vit bien qu'elle avait beaucoup de pitié pour eux. Elle savait que bientôt peut-être les deux petits enfants qui jouaient à ses pieds seraient, eux aussi, abandonnés.

Elle n'avait pas la force de parler beaucoup, et Petite mère n'était guère disposée à entretenir une conversation; outre sa timidité naturelle, elle avait sur le coeur un poids écrasant. Pourtant elle était heureuse d'être assise auprès de cette inconnue qui la regardait avec compassion; elle se sentait comme abritée et oubliait un peu les regards malveillants et les paroles dures qui lui avaient fait tant de mal. Et puis Charlot était content de jouer, et Petite mère aimait à le voir content. Le doux soleil de mai, traversant le maigre feuillage de l'arbre sous lequel elles étaient assises, réchauffait ces deux êtres souffrants, la pauvre mère minée par la maladie et le souci, et la frêle enfant qui ne connaissait guère de la vie que ses tristesses. Après l'angoisse qu'elle avait éprouvée le matin, Petite mère se sentait rafraîchie par ce voisinage doux et bienveillant. Hélas! ce sentiment de bien-être et de repos ne devait pas durer longtemps.

Deux jeunes filles passèrent en se donnant le bras, riant et causant très-haut comme pour attirer l'attention. Lorsqu'elle furent en face du banc, l'une d'elles s'arrêta brusquement en montrant Petite mère.

— Tiens! dit-elle, regarde, c'est la voleuse!

Puis s'adressant à la pauvre enfant, elle lui demanda, avec un ricanement grossier, si elle avait encore trouvé une pièce d'or, et si elle était contente de sa matinée, après quoi la saluant du nom de "mademoiselle la voleuse," elles s'éloignèrent.

Petite mère, tout effarée, reconnut deux jeunes filles qu'elle rencontrait souvent dans son escalier.

La pauvre femme, assise près d'elle, l'avait regardée d'un air d'étonnement et avait fait un mouvement instinctif pour s'éloigner d'elle; Petite mère avait baissé la tête et deux larmes coulaient le long de ses joues. La malade y vit un signe qu'elle était coupable; sa pitié, pour l'enfant sans mère qui avait pu être entraînée au mal par la misère et l'abandon, lutta dans son coeur avec l'horreur que lui inspirait une voleuse. Si elle avait été seule, la pitié l'eût emporté et elle aurait montré de l'intérêt à Petite mère; mais ses enfants… elle ne pouvait pas les laisser dans la société d'enfants vicieux. Elle se leva donc sans mot dire et voulut prendre les deux petits garçons par la main pour les éloigner, mais l'émotion lui avait ôté le peu de force qui lui restait; elle chancela et dut s'appuyer contre le tronc d'arbre. Petite mère courut à elle et la ramena au banc où elle la fit asseoir en appuyant sa tête contre son épaule. Au bout d'un moment la pauvre femme rouvrit les yeux et, repoussant l'enfant avec une sorte de violence, elle se redressa et respira avec effort.

— Laisse-moi, dit-elle, je me remettrai mieux toute seule.
Emmène ce petit! je ne veux pas qu'il joue avec mes enfants.

La petite fille se leva et emmena Charlot qui essaya de résister, mais se tut et obéit lorsqu'il eut jeté un regard sur la figure bouleversée de sa soeur.

Quelques pas plus loin, Petite mère, par une impulsion soudaine, lâcha sa main et revint près du banc.