— Ecoute, Charlot, quand tu passeras devant la loge, tâche qu'il ne te voie pas… il te battrait encore.

— Non, non, il n'oserait pas! s'écria le petit héros.

Ce jour-là Charlot avait grandi de dix pieds à ses propres yeux, et Petite mère le trouvait digne de toute son admiration. A partir de ce moment madame Charles le traita toujours avec égards et lui permit de rester dans la chambre tant qu'il voulait.

Tels étaient les incidents qui venaient distraire Petite mère pendant la première partie de sa convalescence. Le dimanche qui suivit l'aventure du chat elle eut une visite qui lui fit un bien grand plaisir. Céline, le petite fille aux tresses blondes et au grand tablier de cotonnade, était venue voir sa marraine et avait demandé en passant des nouvelles de sa petite protégée. Lorsqu'elle apprit que Petite mère était malade, elle alla demander à sa marraine, qui avait un jardin, un joli bouquet et elle le lui apporta. Céline était toujours gaie, toujours contente. Elle avait une robe neuve qui lui avait été donnée par une dame pour qui elle travaillait: sa grand'mère la lui avait taillée et elle se l'était cousue. Elle la portait ce jour-là pour la première fois, et sa marraine lui avait acheté une paire de bottines neuves.

Mais elle ne pouvait rester longtemps, elle demeurait si loin!… Lorsqu'elle fut partie la petite malade se sentait égayée par son joyeux babil et ses frais éclats de rire.

Et ce même jour, pour comble de bonheur, Charlot apporta de bonnes nouvelles du père. Il était beaucoup mieux; on espérait que dans deux semaines il pourrait revenir à la maison. Charlot avait beaucoup à raconter au retour de l'hôpital.

— Pense, Petite mère, dit-il, nous avons acheté une belle orange pour le père, pas à l'hôpital parce qu'elles sont plus cher, mais dans une boutique. Madame Perlet a dit comme ça: "Je ne suis pas bien riche, mais on n'aime pas à venir les mains vides." Et alors nous sommes allés dans la grande salle, et le père nous a parlé, et il a tout de suite demandé: "Où est Petite mère?" Madame Perlet a dit comme ça: "Elle est un peu malade, mais ça ne sera rien." Alors moi j'ai dit: "Non, elle est très malade… mais elle ne mourra pas, parce que, à présent, elle peut boire du bon vin et du bouillon." Alors madame Perlet m'a pincé le bras et elle a dit: "Laisse-moi donc parler, petit nigaud, qu'as-tu besoin d'inquiéter ton père?" Alors le père a dit: "Il faut me dire la vérité, madame Perlet: quand j'ai vu que personne ne venait me voir dimanche, j'ai bien pensé qu'il y avait un malheur." Alors on lui a raconté que tu avais eu tant de chagrins et que tu étais tombée malade… Et le père a dit… Attends, je veux bien me rappeler ce qu'il a dit…

Charlot, qui n'avait de sa vie fait un aussi long discours, reprit après un instant de réflexion:

— Il a dit comme ça: "Alors elle n'avait pas volé!…"

— Il le croyait!… dit Petite mère à demi-voix, mais avec un accent de tristesse profonde.