— Non, mes chérubins, répondit madame Perlet qui était au repos et par conséquent très-abordable. Tenez, voilà votre clef.

L'enfant prit la clef et regarda Céline d'un air indécis. Lui demanderait-elle de monter? Mais elle n'avait rien à lui offrir, à peine une chaise pour se reposer, car il n'y avait, dans la chambre, que la chaise sans dossier sur laquelle Petite mère avait veillé une partie de la nuit.

Céline la tira d'embarras en les embrassant et en disant qu'elle allait retourner bien vite avant qu'il fît nuit. Et lorsqu'elle les eut quittés en promettant de venir les voir en même temps que sa marraine, Petite mère se sentit seule et triste. Une aimable figure blonde et rose, la bienveillance, la gaieté sont choses si agréables à rencontrer sur son chemin!

La chambre était en ordre comme on l'avait laissée, mais elle était tout aussi dépourvue de quoi que ce fût qui pût se mettre sous la dent. Petite mère ouvrit le vieux panier avec un faible espoir que la bonne chance du matin se renouvellerait, mais il était cette fois absolument vide. Charlot, après avoir un peu gémi, s'endormit sur le lit sans avoir voulu se déshabiller. Sa soeur s'assit sur sa chaise et attendit.

Oh! comme elle attendit longtemps!… Le jour décroissait lentement, puis il n'y eut plus qu'une lueur de crépuscule, puis la nuit devint tout à fait sombre. Dans le petit coin de ciel qu'on apercevait entre les toits et les cheminées Petite mère vit briller une étoile, puis une autre encore. Elle entendait l'horloge de la paroisse au travers d'une carreau cassé qui laissait mieux pénétrer les sons lointains. Petite mère n'avait jamais été à l'école et on ne lui avait jamais rien appris, mais — elle n'aurait pu dire comment cela lui était venu — elle savait compter jusqu'à dix, autant qu'elle avait de doigts à ses petites mains. Lorsque l'horloge eut sonné dix coups, elle comprit qu'il était inutile d'attendre encore. Il était trop tard, le père ne reviendrait plus. Charlot se remuait et se plaignait en dormant; elle se demanda comment elle ferait le lendemain pour lui donner à manger. Alors le coeur lui manqua… et elle se mit à pleurer sans bruit, comme pleurent ceux qui n'ont personne pour les consoler. Pendant qu'elle se désolait ainsi elle se souvint que sa mère lui avait dit une fois que lorsqu'elle serait malheureuse il fallait prier et que Dieu l'entendrait. Dans ce temps-là elle avait l'habitude de s'agenouiller chaque soir près du lit de la malade et de joindre ses petits mains dans les siennes en répétant une prière. Elle avait continué quelque temps à le faire, puis elle en avait perdu l'habitude et personne ne le lui avait rappelé. Pourtant les mots qu'elle avait eu coutume d'employer lui revinrent en mémoire et elle répéta comme autrefois:

— Mon Dieu, rends-moi bien sage, bénis papa et mon petit frère, guéris maman…

Alors elle se souvint que sa mère n'avait plus besoin d'être guérie et elle s'arrêta court pour réfléchir, puis elle ajouta presque à haute voix et non plus comme on récite une formule, mais avec un accent suppliant:

— Donne-nous du pain et fais que papa revienne, oh! je t'en prie, bon Dieu, fais qu'il revienne!

Alors elle se sentit moins désolée, elle se coucha près de Charlot, passa son bras autour de lui comme pour le protéger encore en dormant, et bientôt elle avait oublié tous ses chagrins.

Le sommeil de Petite mère fut doux et profond. Il faisait jour lorsqu'elle se réveilla en sursaut.