— Comment puis-je le savoir?
— Dis-le… Je le veux!…
— Que tu es déraisonnable, Charlot!
— Et toi tu est méchante. Tu ne veux pas dire ce que je veux.
C'était souvent ainsi que finissaient les conversations de Charlot avec sa soeur. Petite Mère était trop raisonnable pour accepter toutes les idées un peu extravagantes du petit homme, et trop sincère pour en faire semblant; lui ne pouvait supporter la contradiction. Heureusement, il s'endormit bientôt.
Alors Petite mère se mit à rêver, car elle aussi avait ses rêves; mais ils étaient moins ambitieux que ceux de Charlot. Ceux qui revenaient le plus souvent étaient des souvenirs, et non des châteaux en Espagne: elle se revoyait auprès de sa mère malade; elle entendait encore sa douce voix; elle sentait sa main s'appuyer sur sa tête. Alors, elle tâchait de se rappeler tout ce que cette mère tendre et chérie lui avait dit, et la pensée que Charlot lui avait été confié par elle venait ranimer et réchauffer son dévouement à son petit tyran. Elle posa sa petite main protectrice sur l'enfant endormi; puis, lorsqu'elle fut bien sûre que le père ne reviendrait pas, elle se coucha près de lui et tomba dans un profond sommeil.
VII
Le lendemain il faisait un temps magnifique, l'air était pur, les rayons du soleil avaient une douce chaleur, le ciel était d'un bleu lumineux; sur les toits, dans les arbres au feuillage encore si frais, même dans les cages qui leur servaient de prison, une multitude d'oiseaux chantaient gaîment. Petite mère, tout heureuse, réveilla Charlot en lui disant:
— Lève-toi, nous irons chercher le père aujourd'hui.
Mais l'humeur de Charlot n'était nullement au beau comme le temps. Il grogna en s'éveillant, il grogna en se levant, il grogna… — j'allais dire en déjeunant, — mais, pauvre petit! l'absence de ce repas excusait peut-être sa mauvaise humeur. Vainement Petite mère lui rappela qu'ils avaient eu une bonne soupe la veille; Charlot pensait que ce souvenir ne pouvait remplacer le lait du matin, ou tout au moins un morceau de pain; peut-être, les enfants qui liront cette histoire seront-ils de son avis.