Lorsqu'elle eut flairé de loin une pincée de sel dans la main ouverte de sa maîtresse, elle avança sa tête et son museau friand, puis elle fit encore un ou deux bonds de côté comme pour fuir un piége, et enfin, n'y pouvant plus tenir, elle vint, l'air plus mutin et plus délibéré que jamais, lécher la main appétissante. Alors Sylvanie, tout en la caressant, reprit possession de la corde. Le tour était joué.
Brunette suivit sa maîtresse en se léchant le museau, comme si elle n'avait fait qu'obéir à son propre caprice.
— J'ai toujours un peu de sel dans la poche de mon tablier, dit Sylvanie; avec cela, je suis bien sûre de la ravoir; mais ça n'empêche pas que cela pourrait, une fois ou l'autre, être difficile. Maintenant, dépêchons-nous. Elle nous a fait perdre du temps, et la grand'mère attend.
Ce fut encore toute une affaire de renfermer la chèvre dans la petite cabane de planches, adossée au mur de la maison, qui lui servait d'étable. Tantôt elle se mettait en travers de l'étroite porte, et il n'y avait pas moyen de la faire entrer; d'autres fois, elle résistait ouvertement et faisait semblant de donner des coups de corne. Mais Brunette, étant au fond bonne et soumise, abusait rarement du droit de résistance et n'en faisait guère usage que pour maintenir sa réputation de chèvre, la réputation d'avoir "certain esprit de liberté."
Cinq minutes suffirent pour la caser bien et dûment dans sa logette et en fermer l'entrée avec une planche, par-dessus laquelle elle montrait sa jolie tête et cherchait une dernière caresse de Sylvanie. Les deux enfants de Paris étaient enchantés de tout cela.
— Eh bien, dit la jeune fille, maintenant vous saurez reconnaître une chèvre quand vous en verrez. Tu ne l'appelleras plus un chien ou un mouton à cornes, Charlot?
— Non, je vois bien maintenant qu'ils ne se ressemblent pas beaucoup. Comme c'est amusant d'avoir une chèvre!… bien plus amusant que ce gros vilain chat de la grosse dame qui dort toujours, et qui ferme les yeux pour vous regarder. Je ne l'aime pas, ce chat…
— Sans compter que ma chèvre me donne du lait…
— Oui, au lieu que ce vieux vilain chat boit tout le lait, lui… continua Charlot, s'exaspérant à ce souvenir. Je le déteste… Et encore il s'appelle Charlot, comme moi!… Je le tuerai quand je serai grand.
— Oh! Charlot!… il n'est pourtant pas méchant et il est si beau!… Ce n'est pas sa faute si la vieille dame lui donne tout le lait et si elle l'appelle Charlot.