C'était une dernière recommandation: Fifine le comprit ainsi. Alors commença pour les pauvres petits une singulière vie. Le père s'en allait le matin et ne revenait que le soir; ils restaient tout le jour seuls ensemble. Une voisine venait de temps en temps voir ce qu'ils faisaient et leur donnait un peu de soupe. Jamais elle ne trouva Petite mère négligeant un moment sa tâche, jamais elle ne la surprit en défaut de vigilance et de soin. Charlot commençait à marcher et grimpait partout; elle le suivait pas à pas, prévenant ses chutes, le consolant lorsqu'elle n'avait pu l'empêcher de tomber. Quand il faisait beau elle sortait avec lui et le promenait sur le trottoir, ou un peu plus loin jusqu'au square. Les voisins disaient: Voilà Petite mère avec son gros Charlot. — On leur faisait un signe de tête, on leur jetait un bonjour amical. Petite mère était un peu timide et réservée; elle répondait poliment, mais ne s'approchait pas et ne jouait guère avec les autres enfants; c'eût été plus difficile, si elle l'avait fait, de surveiller Charlot.

Charlot était son unique pensée. Quand le père revenait elle était contente et se relâchait un peu de son attitude sérieuse; elle allait quelquefois jusqu'à réclamer une caresse pour elle-même. Puis elle l'aidait, car c'était lui qui faisait le repas du soir. Ensuite Petite mère lavait les deux assiettes (il n'y en avait qu'une pour elle et Charlot) et l'on se couchait.

Quand elle eut atteint l'âge de sept ans, son père lui laissa la responsabilité du ménage. La voisine secourable avait quitté la maison, et puis Petite mère était devenue si raisonnable, si adroite, et même si forte, bien qu'elle eût de toutes petites mains. On eût dit qu'elle savait tout faire par instinct, allumer le feu, assaisonner la soupe, la faire cuire juste à point. La cuisine n'était pas compliquée: on mettait une fois par semaine un petit pot-au-feu; les autres jours c'étaient des pommes de terre, des haricots. A midi, été comme hiver, les enfants mangeaient un peu de fromage avec leur pain ou des pommes de terre froides de la veille. Charlot avait bon appétit comme lorsqu'il était au maillot, mais il était devenu plus patient, et suivait des yeux les mouvements de sa soeur sans la déranger. Quelquefois même il l'aidait… alors le repas leur paraissait meilleur; mais un gros garçon de trois ans ne peut pas faire grand'chose dans un ménage, il fallait attendre d'être plus fort, plus habile. Charlot riait d'un air ravi en écoutant Petite mère lui raconter tout ce qu'il ferait pour elle lorsqu'il serait devenu homme. Lui-même renchérissait. Les travaux d'Hercule, dont il n'avait, du reste, jamais entendu parler, n'étaient rien en comparaison de toutes les merveilles qu'il devait accomplir quand le temps serait venu. La moindre était peut-être la construction d'une maison qu'il voulait faire si haute, si haute qu'on ne verrait pas le dernier étage.

— Une belle, belle maison… disait Charlot en enflant sa voix et en grossissant ses yeux comme pour mieux voir cette construction sans pareille, beaucoup plus belle que la grande maison du boulevard. Elle ira jusqu'au ciel, Petite mère, et elle sera toute pour toi.

C'était le rêve d'un futur maçon. Le père, lui, n'était qu'homme de peine; il servait les maçons, et il parlait quelquefois des belles maisons qu'il aidait à construire, aussi Charlot avait déjà choisi un métier.

— Mais si elle est si haute, ce sera bien fatigant de monter l'eau, observa Petite mère qui se voyait déjà portant un seau plein dans l'escalier sans fin de sa magnifique maison.

— Ah! dit Charlot à qui cette idée parut juste, mais alors tu n'auras pas besoin de monter; tu pourras demeurer tout en bas, comme les vieux qui sont dans la cour, tu sais bien, ceux qui ont un chat…

Les revendeurs de vieux habits? dit la petite… Oui, ce serait plus commode, mais alors ce ne serait pas nécessaire de faire la maison si haute. J'aimerais mieux une petite maison avec un jardin devant, comme celle qui est dans notre rue; il y a un arbre et une belle corbeille de fleurs au milieu. Voilà comme je voudrais ma maison.

Mais Charlot n'aimait pas les maisons si modestes, il n'aimait que les choses grandioses. Bâtir une maison à trois fenêtres et à un étage!… cela n'en vaudrait vraiment pas la peine. Il voulait faire à sa soeur un plus beau cadeau… et ne s'inquiétait guère de ce qui lui serait le plus agréable.

Les dimanches étaient les bons jours pour les deux enfants. A midi le père revenait du travail, la petite fille faisait à son gros Charlot sa plus belle toilette: il avait une robe de fille que Fifine avait portée quand elle avait son âge et qui, pour lui, était si étroite qu'elle éclatait sur toutes les coutures et ne pouvait s'agrafer. Pour remédier à cet inconvénient Petite mère y avait cousu tant bien que mal des cordons. Un grand tablier noir traînant jusqu'aux pieds recouvrait tout cela. Pendant longtemps Charlot eut, au lieu de chapeau, un bonnet blanc tout uni, et sans aucune dentelle, qui encadrait sa bonne figue ronde; Fifine cachait de son mieux sous cette coiffure peu flatteuse les boucles épaisses et rebelles qui étaient la plus grande beauté de son petit frère. Quant à elle, Petite mère portait dans ces occasions un bonnet de sa pauvre maman dans lequel elle aurait pu se loger tout entière. Ses cheveux étaient bien lissés, mais on ne les voyait guère et son petit visage fin se laissait à peine entrevoir sous l'ample garniture. Le père n'était pas sûr que les toilettes du dimanche fussent tout à fait irréprochables: il regardait tout cela d'un oeil un peu inquiet, mais il ne savait pas ce qui pouvait y manquer, et puis les enfants étaient couverts, c'était l'essentiel. On riait en voyant passer le trio: on appelait Charlot le poupard, Fifine la petite vieille, mais s'ils s'en apercevaient ils ne s'en offusquaient pas. Un jour pourtant Charlot fit acte d'indépendance et déclara qu'il sortirait avec ses cheveux, "comme les autres garçons." Le père le soutint et Petite mère dut céder, non sans souci car il faisait froid.