Au même moment une dame de la connaissance de madame Grandville traverse la rue pour lui parler. Voilà la petite fille libre de ses mouvements; elle se hâte d'en profiter.

Glissant les gros sous dans sa poche, elle y prit un porte-monnaie en miniature fait pour contenir des centimes ou des pièces d'or: ce qu'elle en sortit, c'était son petit trésor, une pièce brillante qu'on lui avait donnée la veille, puis elle s'approcha de Petite mère qui était toujours en contemplation devant cette apparition merveilleuse.

— Je suis sûre que tu as faim, lui dit-elle.

Petite mère devint très rouge et ne répondit pas, mais Charlot n'avait pas tant de scrupules.

— Moi, j'ai faim, dit-il. Petite mère n'a pas aussi faim que moi, elle.

— Est-ce que tu mendies?… demanda encore Edith sans faire attention au petit garçon, mais s'adressant toujours à sa soeur.

— Oh! non, répondit la petite que ce mot fit rougir encore davantage.

— Tant mieux, parce que maman dit qu'aux mendiants il faut donner des sous, mais puisque tu ne mendies pas, tiens, prends ça: tu pourras acheter tout ce que tu voudras.

La petite pièce jaune brilla dans la main gantée de blanc et passa dans la main brune et menue de l'autre enfant, sans que celle-ci comprît ce que cela voulait dire. Et avant qu'elle fût revenue de sa surprise, la figure rose et riante avait effleuré la sienne, et elle avait reçu un baiser.

Puis Edith, légère et joyeuse d'avoir pu faire sa volonté, rejoignit sa mère avant que celle-ci se fût aperçue de son absence; toutes deux s'éloignèrent rapidement et tournèrent le coin de la rue.