— Oh! cela ne fait rien. Elle est si pâle et si maigre, et elle a l'air si gentil! J'ai oublié de lui demander son nom. Quel malheur! je ne saurai pas quel nom lui donner quand je penserai à elle. Eh bien, je l'appellerai Fleurette. C'est un joli nom, n'est-ce pas, maman?

— Tu l'auras bien vite oubliée, ma fille.

— Oh! non, je t'assure que je ne l'oublierai pas et quand je la rencontrerai je la reconnaîtrai tout de suite et je l'embrasserai encore.

— Comment, encore? est-ce que tu l'as donc embrassée?…

— Mais oui, maman. Ce n'est pas mal n'est-ce pas?

— C'est absurde, mon enfant. Embrasser une petite fille de la rue, déguenillée, sale sans doute.

— Non, maman, pas sale. Elle était très propre et son petit frère aussi. Elle a une jolie petite figure, toute pâle et si douce!… Oh! maman, tu ne l'as pas regardée, sans cela tu l'aimerais.

— Quelle singulière petite fille tu es, Edith, dit madame Grandville, on ne sait où tu prends tes idées. Nous voilà arrivées un peu en retard, je le crains. Montons vite et tâche d'oublier ta nouvelle amie.

Madame Grandville conduisait sa fille à un cours à la mode où toutes les jeunes filles se rendent en grande toilette, à peu près comme Edith elle-même. Elle était une des élèves favorites, car outre qu'elle avait assez d'intelligence et de désir d'apprendre pour faire honneur à ses maîtres, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer pour elle-même.

Jamais peut-être, sans être précisément une princesse, une enfant n'avait été placée dans une situation mieux faite pour la gâter et l'enorgueillir que ne l'était Edith Grandville. Fille unique de parents très riches elle avait été toujours, non seulement aimée, mais admirée, et l'admiration est une nourriture malsaine pour les petits comme pour les grands. Jamais on ne l'avait punie, et lorsqu'on la reprenait c'était avec tant de douceur et de tendresse que son petit coeur ne pouvait être ni froissé ni attristé. Elle avait eu bien peu de désirs qui ne fussent satisfaits. A part quelques petites maladies que les soins de sa mère transformaient presque en plaisirs, elle ne savait ce que c'est que de souffrir. Elle n'avait jamais vu autour d'elle que des visages souriants, jamais entendu que des paroles affectueuses et enjouées.