Tancrède cheminant sur le boulevard, aperçut, au coin de la rue Taitbout, une espèce de file de voitures.

Est-ce qu'il y a un théâtre par là? se dit-il, et machinalement il dirigea ses pas du côté que suivait la file.

Les voitures avaient toutes des armes peintes sur leurs panneaux; les chevaux étaient mélancoliques, les cochers misérables; mais, en revanche, les valets de pied étaient bien tenus et sentaient la bonne maison.

De temps en temps des femmes vieilles ou jeunes montraient un turban, un bonnet, et c'était plaisir que de voir leur mauvaise humeur.

Tout à coup la glace d'une des voitures s'abaisse, un jeune homme passe sa tête blonde:

—Qu'est-ce donc? dit-il, pourquoi n'avançons-nous pas?

—Monsieur, c'est la file.

—Comment, nous sommes à la file? ah! c'est charmant, s'écria-t-il; madame de D*** qui m'écrit: «Venez, nous serons entre nous; je n'ai invité personne, c'est une petite soirée sans façon.» Et puis, voilà qu'elle a rassemblé tout Paris!

—Elle ne pouvait faire autrement, dit une autre voix qui sortait du fond de la même voiture: tout le monde voulait entendre les vers de Lamartine, et madame de D*** se serait brouillée avec tous ses amis.

—Ah! pensa Tancrède, il paraît que ces messieurs vont à une soirée littéraire. Eh! mais, moi aussi, je serais curieux d'entendre des vers de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi ce plaisir-là? La canne me doit une réparation—et Tancrède fit passer la canne dans sa main gauche.