Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de ne pouvoir venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait évidemment sur les indiscrets.
Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante:
«Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. Conjurer d'une manière si aimable une vieille bête comme moi! j'ai besoin de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre esprit; encore Dieu sait comme je m'en tire! Hélas! je ne sors point, je ne sors plus, je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je compte déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je prendrai mon rang parmi les plus anciennes perruques de votre connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. En me privant du bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus malheureux que coupable.
»chateaubriand.»
Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesse dans un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore poétique dite par un génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède. Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force? Connaissez-vous rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?
Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le copier au crayon.
C'était une infidélité, c'était un crime; mais à quoi bon être invisible si ce n'est pour être indiscret.
Comme M. Dorimont était occupé à l'exécution de son crime, plusieurs personnes entrèrent dans le salon.
—À qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse.
Tancrède retourna la tête vivement, et il aperçut alors son chapeau sur une chaise à côté de lui. Il voulut le reprendre, mais l'attention était fixée sur ce malheureux chapeau. Il n'osa le faire disparaître en le remettant sur sa tête, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au merveilleux; chacun alors pouvait l'admirer.