Il y avait dans ce billet un ton de mélancolie qui fit rêver Tancrède. Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.

—C'est un singulier hasard, pensa-t-il, qui me fait trouver une lettre si gaie du poëte d'Atala, et un billet si gracieusement triste du chantre de Lisette.

Et puis il réfléchit, et, se rappelant la fameuse brochure de M. de Chateaubriand, publiée en 1831, et la belle chanson de Béranger: Dis-moi, soldat, dis-moi t'en souviens-tu? il se répondit que les génies bien organisés savent réunir les deux genres: la profondeur dans le sentiment et la légèreté dans l'esprit.

Tout en réfléchissant ainsi, il copiait la lettre de Béranger. Il terminait à peine cette copie, une grande agitation se manifesta dans les salons de madame de D***.

M. de Lamartine, arrivé depuis longtemps, avait consenti à dire quelques vers.

Tancrède se précipita dans le salon pour l'entendre.

Tancrède n'avait jamais vu M. de Lamartine; il le reconnut entre tous: c'est ainsi qu'il l'avait rêvé.

M. de Lamartine lut cet admirable chant de Jocelyn, ou plutôt la scène de la confession de l'évêque dans la prison de Grenoble; car tout ce chant est une scène de drame et serait d'un effet superbe au théâtre. La voix de M. de Lamartine est pure et sonore; il dit les vers d'une manière très-simple, mais avec inspiration et dignité, avec cette émotion profonde et voilée, d'autant plus puissante qu'elle est combattue, cette émotion contrainte si communicative qui semble se réfugier dans l'auditoire, parce que le poëte la repousse.

Chacun était ravi, transporté; Tancrède, enivré d'admiration, avait oublié où il était, qui il était, et la canne de M. de Balzac, et toutes les merveilles imaginables; la nécessité d'être invisible était bien loin de sa pensée. Il criait avec tout le monde:

—C'est sublime, c'est la plus belle poésie qui ait jamais existé, c'est une inspiration divine!