Tancrède n'avait pas été longtemps à deviner à quelle catégorie de femmes et à quelle région d'esprits appartenait madame Montbert. C'était une de ces sylphides, parfaitement jolies et insignifiantes, qu'on aime tant que cela est commode et que l'on quitte à la première difficulté.
On vient à elles avec tant de confiance, que la moindre contrariété décourage; on ne l'avait point prévue, on n'y était point préparé, elle déroute. Les pauvres femmes! on ne leur en veut pas; la contrariété ne vient jamais d'elles; mais elles n'ont pas ce qu'il faut pour donner le génie de la surmonter.
Ce n'était donc pas à cause de madame Montbert que Tancrède était si affligé de la fatalité qui le poursuivait; il ne l'aimait pas et ne pouvait la regretter; mais une autre pensée, plus douce, plus profonde, plus chère, le préoccupait depuis quelque temps.
Cette charmante jeune femme qu'il avait retrouvée au bal chez madame Poirceau, cette séduisante Malvina, il l'avait revue souvent dans le monde; il avait été reçu plus d'une fois chez elle, chez sa mère, et le souvenir de Malvina le charmait. Tancrède était en travail de lui plaire; et, par une singulière coïncidence, son aventure avec madame Montbert le dérangeait dans ses projets de séduction auprès de madame Thélissier; car enfin, s'il trouvait tant d'obstacles auprès de la première, qui paraissait avoir tant d'expérience pour les vaincre, combien n'en trouverait-il pas près de la seconde, jeune femme si candide, si bien élevée, si entourée, et qui devait avoir tant de ménagements à garder.
Ainsi, il arrive souvent qu'un événement sans importance nous rend malheureux, parce qu'il est un avertissement pour un autre qui nous intéresse davantage et qui semble lui être étranger. Nos amis ne comprennent rien à notre tristesse; ils nous disent:
En vérité, c'est un enfantillage que de s'affliger ainsi pour rien...
Rien! c'est quelquefois tout notre avenir.
Tancrède était révolté contre son destin. C'est trop fort, se disait-il, c'est à en devenir fou, c'est à n'y pas tenir. Les maris me voient, les portiers m'admirent, les femmes ont peur de moi. Je suis un paria, un lépreux, un maudit, on m'a ensorcelé; mais qu'y faire? à qui me plaindre? Puis-je aller dire que rien ne me réussit, que partout on me repousse, parce que je suis trop beau? En vérité, je voudrais être affreux; oui, en vérité, ou... invisible. Oh! que ce serait charmant d'être invisible! de pénétrer partout sans être vu, d'aimer et de ne jamais compromettre celle qu'on aime, d'être près d'elle sans qu'on le sache, sans qu'elle sache elle-même... Oh! quel bonheur!... c'est le don que je choisirais...
Et voilà cette grande colère qui s'évapore en rêverie.
Puis sa gaieté revient.